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· Julien   Lepage

Têtes à claques
Michel Beaudet
2006

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Illustration de critique : Têtes à claques
Le phénomène Web québécois qui a envahi les couloirs de bureau et les récréations en 2006 méritait bien qu'on y revienne dix ans plus tard avec un regard moins naïf. Michel Beaudet, ex-publicitaire de Boucherville reconverti en star d'internet malgré lui, n'avait au départ aucune intention de faire rire : il voulait créer une émission éducative pour enfants avec des animaux en pâte à modeler. C'est en s'amusant à faire péter des grenouilles dans l'eau, puis en numérisant ses propres yeux et sa bouche pour les coller sur ses figurines, qu'il a accidentellement pondu l'une des web-séries les plus virales de l'histoire francophone. Têtes à claques, c'est ça : un accident industriel devenu monument de la culture populaire québécoise. Le principe est aussi simple que radical. Des personnages en claymation — des sortes de poupées caoutchouteuses bouffies, évoquant les figurines de Wallace et Gromit vues à travers un filtre de comédie populaire — animent des sketches de deux à trois minutes sur les travers du quotidien. Ce qui les distingue immédiatement de n'importe quelle autre tentative d'animation à budget zéro : tous les personnages parlent avec la voix, les yeux et la bouche de Beaudet lui-même, incrustés en temps réel dans les figurines. La technique est artisanale, presque rudimentaire, et c'est précisément ce qui fait le charme de l'ensemble. Raoul, le faux séducteur provincial convaincu de son pouvoir sur les femmes. Monique et Lucien, le couple marié dont chaque conversation est une petite guerre domestique à fleur de peau. Oncle Tom, roi du télé-achat absurde. Le pilote paranoïaque du vol DC-132, convaincu qu'un passager qui boit du jus de raisin en se limant les ongles représente une menace nationale. Ces archétypes fonctionnent parce qu'ils sont universellement reconnaissables, même si leur accent québécois ajoute une couche de dépaysement savoureux pour les spectateurs français. Le génie de Beaudet en tant que scénariste — et il cite volontiers François Pérusse, Daniel Lemire et Claude Meunier comme influences — est de travailler par accumulation absurde plutôt que par punch classique. Les dialogues ne cherchent pas la chute systématique ; ils reproduisent cette façon qu'ont les gens de s'embourber dans des détails infimes tout en ignorant l'essentiel. Lucien qui s'obstine à débattre si un tube de dentifrice constitue de la nourriture pendant qu'un ours rôde autour de la tente de camping, c'est du Tati pour l'ère YouTube, en moins sophistiqué mais avec la même volonté de saisir le ridicule ordinaire de l'existence humaine. Les meilleures capsules — *Halloween*, *Le Willi Waller 2006*, *Le camping*, *Le cauchemar* — atteignent une forme de perfection du micro-format, où chaque seconde compte et où la mécanique comique est réglée au millimètre malgré les apparences de l'improvisation. Les personnages, dans cet univers en format court, n'ont pas vraiment de profondeur au sens traditionnel du terme — et c'est voulu. Ils sont des types, des masques sociaux, des concentrés d'un trait humain poussé à l'absurde. Raoul sera toujours le dragueur maladroit que Cécile enverra bouler ; Oncle Tom proposera toujours une invention inutile avec un enthousiasme de VRP en fin de carrière. Ce manque de développement serait un défaut dans une série narrative classique. Ici, il constitue la base même du dispositif comique : on revient voir Raoul exactement comme on relit une blague qu'on aime, en sachant par avance où ça va finir. Où les choses se compliquent, c'est quand la série tente de briser ce cadre et d'introduire des arcs narratifs plus longs, avec un bonheur inégal. Ce que Têtes à claques capte avec une justesse confondante, c'est la banalité des rituels sociaux québécois transposée dans l'absurde pur : le couple qui se dispute pour des broutilles, le promoteur télévisuel qui vend des gadgets idiots avec le sérieux d'un prédicateur, le politicien qui noie ses discours creux dans une rhétorique enflammée. Beaudet a toujours présenté la série comme un miroir : « Je suis un miroir », dit-il, et il n'a pas tort. Les personnages n'existent pas pour être jugés mais pour être reconnus, et c'est cette reconnaissance immédiate qui explique la vitesse à laquelle le phénomène s'est propagé — 500 000 visiteurs uniques un mois seulement après la mise en ligne du site, 3,2 millions en décembre 2006, une valorisation estimée à 12 millions de dollars canadiens en juillet 2007. Les entreprises et les écoles ont fini par bloquer l'accès au site sur leurs réseaux, les unes parce que les employés ne travaillaient plus, les autres à cause des « propos vulgaires ». C'est le signe d'un succès populaire authentique, même si ça dit aussi quelque chose sur le niveau de l'humour en question. Sur le plan formel, la réalisation est au service du concept et pas davantage. Le studio, installé au sous-sol de la maison de Beaudet à Boucherville, produit un rendu qui ressemble à ce qu'il est : de l'animation artisanale filmée à budget minimal, avec des décors fonctionnels et un montage efficace. Il ne faut pas y chercher une photographie soignée ni une direction artistique audacieuse. La bande-son est volontairement quelconque — des musiques génériques qui servent de fond sans jamais distraire. Ce dépouillement technique est en réalité une force : il concentre toute l'attention sur les dialogues et sur le visage de Beaudet, dont les expressions faciales, filtrées et déformées par les figurines, génèrent un effet de légère inquiétude comique qui ne se démode pas. Techniquement, l'inspiration vient de Chicken Run pour la claymation — Beaudet l'a dit lui-même — et si le résultat est infiniment moins ambitieux, il possède une cohérence visuelle propre qui finit par devenir une identité reconnaissable. Le jeu — si l'on peut appeler ça ainsi, puisque Beaudet fait tout seul toutes les voix, masculines, féminines, enfantines — est l'aspect le plus difficile à évaluer. D'un côté, il y a quelque chose de vertigineux dans cette performance totale, ce ventriloquisme généralisé où un seul homme incarne simultanément la femme qui s'inquiète pour ses cadeaux de Noël, le pilote qui panique pour du jus de raisin et le cannibale en safari. De l'autre, les limites expressives finissent par créer une uniformité de ton qui émousse les contrastes. Monique et Lucien finissent par avoir des intonations trop proches pour que leur conflit soit vraiment percutant ; les personnages secondaires manquent parfois de la différenciation vocale nécessaire pour exister pleinement. C'est le piège de l'homme-orchestre : l'exploit en lui-même devient la distraction. Dix ans après ses débuts, Têtes à claques reste un objet culturel fascinant dans sa trajectoire : d'abord phénomène viral expérimental, puis passage à Radio-Canada et Canal+, puis DVD et produits dérivés, puis tentative d'extension narrative avec Au pays des Têtes à claques à partir de 2012, où les épisodes passent à une vingtaine de minutes avec des ambitions narratives plus importantes. Mais à la longue, les capsules originales restent ce que la série a produit de mieux — pas parce que la nostalgie embellit les choses, mais parce que le format court était le format juste. Le soufflé s'est inévitablement dégonflé au fil des saisons, victime de sa propre formule et de la concurrence d'une offre vidéo internet qui a explosé. Pour ceux qui ont grandi avec Raoul et Oncle Tom, il y a le plaisir du retour attendri sur une époque où un homme et sa boîte de pâte à modeler pouvaient paralyser la productivité de toute une nation. Pour les autres, ça ressemble à ce que c'est : un humour populaire généreux mais inégal, brillant par éclats, épuisant sur la durée. Un peu comme regarder Les Monty Python en enchaînant uniquement les sketches les moins connus : les meilleurs moments justifient l'ensemble, même si l'ensemble ne justifie pas toujours les moments creux. On pense parfois, pour l'esprit de satire sociale douce-amère sur fond de quotidien ordinaire, aux Guignols de l'info dans leur veine la plus burlesque — à ceci près que Beaudet n'avait ni budget ni cible politique, juste une boîte de pâte à modeler et un miroir.
Ma note65%
Vu le 3 Décembre 2016


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