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· Julien   Lepage

Tales and twists from the scribbling scrawlers
Erwan Bracchi
2020

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Illustration de critique : Tales and twists from the scribbling scrawlers
Professeur d'anglais certifié, guitariste de black metal dans un groupe nommé Terra Mortuum, traducteur en vers français des Fungi de Yuggoth de Lovecraft, auteur d'un roman intitulé Domuse, dessinateur de bandes dessinées parodiques avec ses cinq tomes d'Histoires cochonnes, nouvelliste publié dans le magazine Galaxies : Erwan Bracchi est un artiste polymorphe comme on en croise peu, et dont l'œuvre, largement autoéditée, reste honteusement confidentielle. Né en 1984, nourri au biberon de King, Poe, Dick et surtout Lovecraft (auquel il a consacré une bonne partie de son mémoire de Master 2 de littérature anglophone), le bonhomme a programmé seul son site personnel dès 2009 pour y déverser l'intégralité de sa production : nouvelles, critiques, dessins, vidéos, musique… dans un joyeux bordel créatif dont la cohérence tient à une obsession centrale : tout est fiction. Tales and twists from the scribbling scrawlers, paru en janvier 2020 via Amazon, constitue le premier volet d'une trilogie de recueils de poèmes illustrés, écrits intégralement en anglais ; ce qui, pour un Français, relève d'un choix aussi audacieux qu'un peu suicidaire commercialement. Le second tome, Spells and spume from the scribbling scrawlers, suivra dès juillet 2020, sa réalisation considérablement accélérée par le confinement, avant un troisième et dernier opus, Rites and rituals from the scribbling scrawlers, en 2021. L'ouvrage rassemble quarante-quatre poèmes, chacun accompagné d'une illustration originale à l'encre de Chine ; le tout formant un bestiaire poétique et graphique dont la colonne vertébrale oscille entre horreur gothique, satire sociale, humour absurde et introspection sincère. Pas de personnages au sens romanesque du terme, mais plutôt une galerie de figures et de voix : des rampants cryptiques dans des cryptes en ruine (cryptic crawlers of the crumbling crypt), des araignées espionnes dans une spirale de tours (spying spiders of the spiraling spire), un Cthulhu invoqué à grand renfort d'allitérations martelées comme des riffs de doom, un Dorian Gray résumé en quelques strophes acérées, un Boxman en carton dont la kryptonite est la pluie, un Remote Man avalé par son écran, ou encore un Halloweennarré comme un slasher en vers avec une jouissance de série B. Erwan Bracchi passe du pastiche lovecraftien au limerick salace sur les godemichés (Dirt cheap DIY dildo, oui, vous avez bien lu) avec une décontraction déconcertante, comme si Baudelaire et Benny Hill partageaient la même plume un soir de cuite. Le poème Disillusion démonte méthodiquement les mensonges romantiques de Disney et d'Hollywood avec une lucidité qui ferait hocher du chef Debord, tandis que Big mother (Orwell n'est jamais loin) dresse le portrait glaçant d'une société-mère qui gave ses enfants de culture, de confort et de divertissement pour mieux les retenir captifs. Le contraste entre ces moments de densité critique et les passages plus potaches constitue à la fois le charme et la limite du recueil.

Car il faut bien parler de ce qui grince. L'allitération, d'abord : c'est le procédé obsessionnel d'Erwan Bracchi, sa drogue dure, sa signature sonore. Quand ça fonctionne — et ça fonctionne souvent —, l'effet est hypnotique, quasi incantatoire, et l'on comprend que l'homme soit tombé amoureux de la prosodie anglaise au point d'y consacrer un recueil entier. Les titres seuls sont des démonstrations de jonglerie consonantique : The tantilizing statues of the stone temple, The manifold mirrors of the morbid mansion, Frescoes of the freezing fortress… Mais quand l'allitération tourne à l'exercice de style systématique, quand chaque vers semble d'abord conçu pour aligner un maximum de consonnes identiques avant de raconter quoi que ce soit, le texte se raidit, perd en émotion ce qu'il gagne en virtuosité technique. Certains poèmes sonnent alors davantage comme des gammes de musicien : brillantes, impressionnantes, mais un peu vides. La variété tonale, ensuite : si j'admire l'ambition de faire cohabiter le sublime et le trivial dans un même volume (c'est du Vian dans le principe, du Zappa dans l'esprit), certaines transitions donnent le tournis. Passer d'un hymne à Cthulhu chargé d'une authentique noirceur cosmique à un quatrain grimaçant sur les téléphones portables (Cell-phone) produit moins un effet de contraste savant qu'un léger sentiment de zapping. On aimerait parfois que le recueil choisisse son camp, ou du moins que les ruptures soient mieux orchestrées.

Côté graphique, les illustrations à l'encre de Chine — toutes de la main d'Erwan Bracchi — constituent un vrai argument. Le trait est expressif, souvent habile, avec un sens du noir et blanc qui évoque tantôt les gravures de Gorey, tantôt l'underground comix américain. Le crâne émergeant de sa cellule de donjon, les tentacules lovecraftiens, le manoir victorien baigné de Lune, ou encore le portrait de Poe témoignent d'un dessinateur qui connaît ses classiques et prend un plaisir manifeste à les faire vivre. La silhouette noire du guitariste, toute en aplats, ou l'homme-carton cubiste, montrent une capacité à varier les registres graphiques qui fait écho à l'éclectisme poétique. Le dessin de Remote man>/i> — un homme aspiré par un poste de télévision, la tête en bas, une main tendue vers le spectateur — est à lui seul une petite merveille de narration muette. Certaines planches souffrent toutefois d'un côté croquis assumé qui, dans le contexte d'une autoédition KDP, peut donner une impression d'inachevé ; même si l'on sent bien que le geste est délibéré.

Au final, Tales and twists from the scribbling scrawlers est un objet singulier, généreusement imparfait, porté par une énergie créative et une culture sincère qui compensent largement ses irrégularités. C'est le genre de bouquin qu'on ouvre pour trois minutes et dans lequel on se retrouve à fouiller pendant une heure, tantôt séduit par un vers inattendu, tantôt agacé par un calembour de trop, mais jamais indifférent. Erwan Bracchi a le mérite rare de ne ressembler à personne ; ou plutôt de ressembler à tellement de monde en même temps (Lovecraft, Poe, Gorey, Vian, le punk, le métal, le cartoon, le sonnet élisabéthain) que le résultat, par excès de références brassées avec enthousiasme, finit par n'appartenir qu'à lui. Pas mal, pour un prof d'anglais lyonnais qui dessine des poulpes à l'encre de Chine entre deux corrections de copies.
Ma note79%
Lu le 3 Juin 2020


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