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· Julien   Lepage

Le témoin du mal
Gregory Hoblit
1998

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Illustration de critique : Le témoin du mal
Il y a quelque chose de singulier dans Le témoin du mal, ce thriller surnaturel réalisé en 1998 par Gregory Hoblit, qu'on pourrait considérer comme un curieux hybride entre Seven et L'exorciste, mélangé avec un zeste de Constantine. Porté par Denzel Washington dans le rôle principal, accompagné de figures aussi charismatiques que John Goodman et Donald Sutherland, le film s'ouvre sur une note prometteuse et une ambiance lourde, presque poisseuse, qui promet un polar haletant. C'est dans les couloirs d'une vénérable prison de Philadelphie que tout démarre, lors de l'exécution glaçante d'un tueur en série. Le ton est donné.

L'inspecteur John Hobbes assiste à la mise à mort d'Edgar Reese, un criminel qu'il a mis lui-même sous les verrous. L'homme, loin de supplier pour sa vie, psalmodie des incantations obscures et chante un vieux tube des Stones, Time is on my side. Peu de temps après, d'autres meurtres apparaissent, mimant jusqu'aux moindres détails les crimes de Reese. Le mystère s'épaissit lorsque Hobbes découvre que le coupable pourrait bien être un démon antique nommé Azazel, capable de passer de corps en corps par simple contact. Dès lors, l'enquête bascule dans une lutte plus symbolique qu'opérationnelle, où la science forensique cède la place aux intuitions mystiques.

Et c'est bien là que le film se désunit. Sa première heure, efficace, tendue, oppressante, fonctionne comme un polar classique à la Bone collector, mais porté par une mise en scène plus atmosphérique et une belle maîtrise du rythme. On suit Hobbes dans ses doutes, ses intuitions, ses déambulations dans une ville volontairement indéterminée, mais évocatrice de toutes les grandes métropoles américaines en déliquescence. Puis vient le virage fantastique. Azazel, entité invisible et omnipotente, transforme le film en une chasse au chat et à la souris métaphysique. Malheureusement, ce changement de registre alourdit le film plus qu'il ne l'enrichit. L'histoire perd alors en densité ce qu'elle gagne en concept, s'enfonce dans des débats internes et une logique de twist redondante, et finit par tourner en rond.

Le personnage de John Hobbes, présenté comme rationnel, droit et méthodique, n'évolue que très peu face à l'horreur surnaturelle. Il reste stoïque, presque détaché, jusqu'à l'ultime confrontation. Dommage : sa confrontation avec l'invisible aurait gagné à s'incarner dans des choix plus intérieurs, plus ambigus. Les personnages secondaires, eux, se contentent d'exister en pions dans la mécanique du scénario, avec quelques exceptions : Jonesy, le partenaire loyal, et Gretta Milano, héritage vivant d'une enquête passée, possèdent une certaine gravité. Mais à l'image du film, leur potentiel semble inexploité.

Le film aborde la question du mal avec une ambition qui aurait mérité plus de rigueur. Azazel, en tant qu'incarnation du mal déchaîné, questionne la capacité de la justice à le contenir. Là où Seven optait pour une lecture glaçante et désespérée de la corruption humaine, Le témoin du mal s'aventure sur un terrain plus mystique, mais moins percutant. Il survole des idées intéressantes — le libre arbitre, le poids de la foi, la permanence du mal — sans jamais s'y ancrer vraiment. L'enjeu, bien qu'universel, manque de chair.

Sur le plan formel, la réalisation de Hoblit est soignée, sans être inoubliable. Le film exploite correctement sa photo hivernale et grise, la ville semble figée dans un purgatoire urbain. Le ralenti censé signifier la présence du démon devient un gimmick un peu daté, mais conserve une certaine efficacité visuelle. Le choix musical, lui, est plus discuté : Time is on my side, qui revient comme un leitmotiv grinçant, a le mérite d'imprimer sa marque, même si l'effet finit par lasser.

Quant à Denzel Washington, il livre une prestation sobre, presqu'en retenue, loin de ses rôles plus flamboyants. Ce minimalisme peut se lire comme un choix logique pour un personnage rationnel pris dans une situation irrationnelle, mais il manque parfois d'épaisseur. Goodman est fidèle à lui-même, solide sans forcer, tandis que Gandolfini préfigure déjà la brutale bonhomie de son futur Tony Soprano. Mention à Embeth Davidtz, qui tente d'apporter un soupçon d'émotion dans un rôle hélas trop sous-exploité.

On ressort du Témoin du mal avec une impression mitigée : celle d'un film qui avait tout pour réussir, mais qui a voulu jouer sur trop de tableaux sans vraiment en maîtriser aucun. L'ambiance fonctionne, l'idée de base est intrigante, mais le mélange de polar urbain et de fantastique démoniaque finit par s'annuler lui-même. Pour les amateurs du genre, il reste un divertissement à défauts assumés, à mi-chemin entre le bon polar de fin de soirée et le fantastique d'occasion. On est loin du cauchemar existentiel de L'échelle de Jacob, mais ce n'est pas non plus un nanar. Disons qu'Azazel n'aura pas réussi à me posséder complètement.
Ma note47%
Vu le 22 Janvier 2010


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