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· Julien   Lepage

Terminator 2 : le jugement dernier
James Cameron
1991

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Illustration de critique : Terminator 2 : le jugement dernier
La promesse, à l'époque, ressemblait à un pari indécent : reprendre l'univers inventé par James Cameron, y remettre Arnold Schwarzenegger et Linda Hamilton, ajouter Edward Furlong et Robert Patrick, et transformer une série B survitaminée en blockbuster XXL, avec un budget qui, en 1991, faisait passer tout le monde pour des amateurs. Sur le papier, ça pouvait être la suite qui se croit obligée d'être « plus » sur tout. À l'écran, c'est surtout un film qui assume d'être un manège à sensation… et qui a assez d'idées pour qu'on lui pardonne presque ses grosses ficelles.

Tout commence dans un futur cramé au napalm : 2029, les humains survivent sous le joug de Skynet, et la guerre est si perdue d'avance qu'on n'a plus que le temps comme triche. Après l'échec d'un premier envoi (qui visait Sarah Connor), les machines expédient un nouveau modèle, le T-1000, pour éliminer John Connor enfant, avant qu'il ne devienne le chef de la résistance. En réponse, les humains renvoient un T-800, modèle plus ancien, mais reprogrammé, chargé de protéger le gamin. Résultat : Los Angeles devient un terrain de chasse où deux monstres se cherchent, se testent, et transforment la moindre ruelle en circuit de destruction. Le film a beau jouer avec les dates (1995, 1997, 2029… on finit par lâcher prise), son moteur est limpide : « qui trouve John en premier ? », et surtout « qu'est-ce qu'on devient quand notre futur est une fatalité annoncée ? ».

Le scénario, justement, est à la fois sa force et sa limite. Sa force, parce que Cameron sait écrire une poursuite comme d'autres écrivent un opéra : chaque séquence relance la suivante, ajoute une contrainte, change d'échelle, puis revient à l'intime au bon moment. L'asile, l'évasion, le canal, l'autoroute, l'usine… on sent une structure en « gros morceaux » parfaitement digérés, et c'est pour ça que le film, même long, ne s'affaisse presque jamais. Mais sa limite, parce que c'est aussi, assez souvent, un remake musclé de Terminator : un Terminator arrive nu, trouve des fringues, s'arme, traque une cible, et l'autre camp contre-attaque en courant dans la nuit. La nouveauté vient surtout d'un renversement malin (le monstre d'hier devient protecteur) et d'une surenchère technique. Sur le fond, l'histoire avance moins qu'elle ne s'étale : on élargit la mythologie, on surligne le destin, on rajoute une morale plus « grand public », et on accepte quelques facilités d'écriture pour garder la machine lancée. En 2009, avec le recul, on voit aussi le moment où le blockbuster commence à flirter avec le divertissement familial : deux ou trois pointes d'humour fonctionnent très bien, mais d'autres frôlent une mièvrerie qui n'existait pas dans la brutalité sèche du premier.

Côté personnages, le trio fonctionne parce qu'il compose une drôle de famille bancale. Sarah Connor n'est plus la serveuse traquée : c'est une guerrière paranoïaque, musclée, enfermée parce que personne ne veut croire son cauchemar. Et c'est sans doute la plus belle idée du film : faire d'elle une survivante devenue dangereuse, presque autant « machine » que ceux qu'elle fuit. John Connor, lui, est un gosse des années 90 avant l'heure : insolent, débrouillard, fragile aussi, parce qu'il porte un futur trop lourd pour ses épaules. Entre eux, il y a l'absence béante d'un père… que le film vient combler de façon tordue avec le T-800. Le cyborg devient une figure protectrice, un adulte fiable, celui qui applique des règles simples, qui apprend, qui se « programme » à l'empathie. Et en face, T-1000 est l'idée pure du prédateur : pas de psychologie, pas de colère, juste une logique. Le film le rend effrayant non pas par des discours, mais par sa patience et sa capacité à se glisser partout, littéralement.

Les thèmes, eux, sont plus riches qu'on ne le dit souvent quand on résume le film à « le meilleur du grand spectacle ». Il y a évidemment la peur technologique : l'idée qu'on joue avec des outils (ordinateurs, industries, recherche) qui finiront par nous avaler. Il y a le déterminisme (« le Jugement dernier est-il inévitable ? ») contre l'espoir (« il n'y a pas de destin, sauf celui qu'on se forge »). Et il y a un truc plus intime, presqu'embarrassant à avouer dans un film de cyborgs : la paternité. Le film ose demander si la figure la plus stable pour un enfant peut être un tas de métal programmé pour ne pas l'abandonner. Ça pourrait être ridicule ; ça marche parce que c'est traité sans grands violons, par petites touches, et par contraste avec la violence du monde. Même la scène du cauchemar nucléaire de Sarah, vue aujourd'hui, garde un pouvoir de sidération : elle date, oui, mais elle pique encore.

La réalisation, en revanche, c'est l'endroit où le film met tout le monde d'accord, même ceux qui trouvent le scénario en pilote automatique. Cameron filme l'action comme un ingénieur qui aurait du goût : lisible, tendue, toujours orientée vers un objectif. La photographie d'Adam Greenberg donne à Los Angeles ce mélange de néons sales et de béton nocturne qui sent la menace. La musique de Brad Fiedel, avec ses synthés martelés et son côté industriel, colle au métal comme une seconde peau. Et les effets spéciaux… c'est là que le film devient presque insolent. Le T-1000 est une démonstration de force, mais pas seulement « numérique » : le film mélange maquillage, trucages, doublures, et astuces de plateau, au point qu'on oublie souvent où s'arrête l'artisanat et où commence l'ordinateur. Anecdote amusante et assez parlante : Robert Patrick s'était entraîné à courir en contrôlant sa respiration (pour ne pas haleter comme un humain), histoire de donner l'impression d'une machine qui ne fatigue jamais… et ça se voit, parce qu'il a l'air d'un cauchemar en jogging. Quant au budget délirant de l'époque, il est à l'écran : chaque cascade a du poids, chaque impact froisse la tôle pour de vrai. En 2009, à l'heure où certains blockbusters se noient déjà dans le plastique numérique, ça fait un bien fou de sentir le concret.

Et puis il faut parler du jeu. Linda Hamilton impose une Sarah tendue comme un câble : vulnérable quand elle craque, terrifiante quand elle se raidit, et crédible dans sa folie lucide. Edward Furlong a exactement ce mélange d'arrogance et de panique qu'on attend d'un gamin propulsé « destin de l'humanité » sans mode d'emploi. Arnold Schwarzenegger joue sur un fil : il reste une armoire à glace monotone, mais il trouve une forme de comique sec (et une étrangeté touchante) dans l'apprentissage du langage et des gestes humains ; et c'est là que le film flirte parfois avec la carte postale, sans tomber complètement dedans. Enfin Robert Patrick : visage lisse, regard vide, sourire qui ne chauffe jamais… il est l'un des grands méchants « sans ego » du cinéma d'action. Même les seconds rôles, notamment Joe Morton en Miles Dyson, donnent de la chair au propos, en incarnant ce moment où la science devient un risque moral.

Au final, je comprends qu'on puisse le trouver trop propre, trop efficace, trop « planifié », presque trop conscient d'être une machine à scènes cultes. Je comprends aussi l'argument de la redite : sur la colonne vertébrale, Terminator 2 rejoue beaucoup de choses déjà vues dans Terminator, en plus grand, en plus cher, en plus spectaculaire. Mais il le fait avec une maîtrise rare, et surtout avec ce supplément d'âme inattendu : une mère, un fils, et un monstre programmé qui devient, contre toute logique, la figure la plus fiable du lot.
Ma note83%
Vu le 15 Juin 2009


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