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· Julien   Lepage

Thalasso
Guillaume Nicloux
2019

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Illustration de critique : Thalasso
Deux monstres sacrés, une cure thermale, des assiettes tristes, du vin planqué, des conversations métaphysiques et un vieux parfum de fin du monde : Thalasso, réalisé par Guillaume Nicloux en 2019, ressemble à une blague privée devenue film. Après L’Enlèvement de Michel Houellebecq, le cinéaste retrouve Michel Houellebecq et lui colle dans les pattes Gérard Depardieu, comme si la France avait décidé de mettre deux de ses totems les plus incontrôlables dans un établissement voué à la discipline du corps. L’idée est belle, presque trop belle : enfermer deux hommes qui semblent avoir passé leur vie à contredire les consignes d’hygiène dans un lieu où l’on surveille ce qu’ils mangent, ce qu’ils boivent, ce qu’ils pèsent, ce qu’ils respirent. Rien que pour ça, le film mérite déjà qu’on lui tende l’oreille. Cinq ans après les événements de L’Enlèvement de Michel Houellebecq, Michel Houellebecq se retrouve donc en thalassothérapie à Cabourg. Il n’aime pas vraiment le programme, ni le régime, ni cette manière douce mais ferme de le ramener à une forme de normalité sanitaire. Dans les couloirs de cet établissement normand, il croise Gérard Depardieu, lui aussi en cure, lui aussi peu disposé à se laisser domestiquer par trois feuilles de salade et deux jets d’eau tiède. À cette étrange rencontre s’ajoute le retour des anciens ravisseurs de l’écrivain, désormais presque devenus des connaissances de passage, qui débarquent avec leurs problèmes, leurs histoires de famille, leurs magouilles et leur façon bien à eux de faire basculer le récit dans le n’importe quoi assumé. Le scénario tient sur un fil, parfois même sur un fil un peu gras, taché de vin rouge et de sauce au pâté. Ce n’est pas le genre de film qu’on regarde pour la précision de son architecture narrative. Thalasso avance par blocs, par conversations, par ruptures de ton, par scènes qui semblent improvisées ou prolongées au-delà du raisonnable. C’est à la fois sa faiblesse et son charme. La partie autour des ex-ravisseurs, de Ginette, de Dédé, du fils inquiet et de la voyante, donne parfois l’impression de sortir d’un épisode de Groland qui aurait oublié de couper au montage. C’est bordélique, souvent très drôle, parfois franchement laborieux. Le film joue à être idiot, mais il le fait sur deux tableaux : idiot au sens débile, avec ses rebondissements grotesques et ses personnages secondaires volontairement énormes ; idiot au sens presque mystique, avec ces deux hommes qui parlent de mort, de foi, de politique et d’au-delà entre deux gestes de mauvais élèves. Ce qui sauve largement l’ensemble, c’est que Thalasso ne cherche jamais à faire semblant d’être plus noble qu’il ne l’est. Le film est cash, trivial, parfois picaresque, souvent perché. Il a cette manière assez rare de laisser cohabiter la blague de vestiaire et la question métaphysique. Une conversation sur la vie après la mort peut arriver entre deux insanités. Une réflexion politique peut surgir au milieu d’un dialogue de comptoir. La phrase reprise de L’Enlèvement de Michel Houellebecq, où Michel Houellebecq évoque une France qui ne serait pas une démocratie et rêve d’insurrection, prend forcément une résonance particulière après les gilets jaunes. Le film ne développe pas une grande pensée politique structurée, mais il attrape quelque chose de l’époque : une lassitude, une méfiance envers les discours officiels, une envie de tout envoyer promener, y compris les conseils nutritionnels. Les personnages, eux, existent moins par progression dramatique que par frottement. Michel Houellebecq est le râleur cérébral, le corps fatigué, la voix blanche, le regard qui semble déjà commenter sa propre disparition. Gérard Depardieu est l’ogre, le jouisseur, le type capable de transformer une cure de santé en banquet clandestin. À première vue, ils n’ont pas grand-chose en commun, sinon une passion assez nette pour le vin, la bonne chère et la désobéissance passive. Pourtant, l’alchimie fonctionne. Le film tire son meilleur de cette opposition : l’un intellectualise sa dépression, l’autre semble vouloir la noyer dans le gras, l’alcool et la parole. Autour d’eux, les anciens ravisseurs et les figures secondaires ressemblent à des caricatures ambulantes, parfois trop appuyées, mais cohérentes avec l’univers détraqué que Guillaume Nicloux installe. Les thèmes sont plus riches qu’il n’y paraît. Sous ses airs de farce de cure, Thalasso parle du corps qui lâche, du vieillissement, de l’amitié improbable, de la célébrité comme prison molle, de la France profonde ou fantasmée, de l’après-vie, de la résurrection possible des morts et de l’impossibilité de devenir raisonnable quand on a construit toute son existence contre la mesure. Le moment où Michel Houellebecq évoque sa croyance en une vie après la mort, et l’espoir de retrouver sa grand-mère, apporte une émotion inattendue. C’est fragile, presque gênant, et donc assez beau. Le film est meilleur dans ces instants-là, quand il laisse l’absurde se fissurer et qu’un vrai trouble apparaît sous la blague. La réalisation de Guillaume Nicloux reste d’une sobriété extrême. Pas d’esbroufe visuelle, pas de grandes envolées, pas de photographie particulièrement mémorable. Cabourg et la thalasso sont filmés comme un décor à la fois banal et légèrement irréel, un purgatoire avec peignoirs blancs, couloirs propres et soins absurdes. Cette sécheresse convient plutôt bien au projet, même si elle donne parfois au film un aspect un peu plat. La bande-son ne cherche pas à surligner, les effets sont inexistants ou discrets, et la mise en scène préfère laisser les corps occuper l’espace. On est loin d’un cinéma spectaculaire ; on est dans un cinéma de présence, de gêne, de parole et de dérapage. Par moments, cela évoque l’esprit de Benoît Delépine et Gustave Kervern, mais avec quelque chose de plus métaphysique, plus flottant, moins directement social. Côté interprétation, Gérard Depardieu joue une variation de lui-même avec une aisance presque insolente. Il occupe l’image comme un continent, balance ses répliques avec ce mélange de vulgarité, de fatigue et de grandeur qui lui appartient. Il peut dire une énormité et la rendre presque philosophique par simple inertie. Face à lui, Michel Houellebecq est étonnamment juste, non pas parce qu’il “joue bien” au sens académique, mais parce que son étrangeté naturelle devient une forme de jeu. Sa diction, son corps, ses silences, ses regards perdus composent un personnage à part entière. Le contraste entre les deux fonctionne mieux que prévu. Les seconds rôles, en revanche, sont beaucoup plus inégaux. Certains participent joyeusement au chaos ; d’autres semblent sortis d’un autre film, plus amateur, plus forcé, et l’intrigue qui les entoure finit parfois par fatiguer. Le résultat est donc un objet bizarre, attachant, bancal, parfois hilarant, parfois paresseux. Thalasso peut agacer autant qu’il amuse, et c’est probablement voulu. Le film ne convertira personne qui serait allergique à Michel Houellebecq, à Gérard Depardieu, ou à ce cinéma français qui confond parfois liberté et laisser-aller. Mais il contient assez de moments savoureux pour mériter mieux qu’un simple haussement d’épaules. On y trouve une vraie drôlerie, quelques fulgurances absurdes, une mélancolie discrète et cette sensation rare d’assister à quelque chose qui n’aurait probablement pas dû exister, mais qui existe quand même, comme une anomalie sympathique dans le paysage. Ce n’est pas une grande œuvre parfaitement tenue, ni une comédie irrésistible de bout en bout. C’est plutôt une curiosité française, imparfaite mais vivante, qui se regarde comme on écouterait deux types trop célèbres refaire le monde au bar d’un hôtel après avoir triché sur leur régime. Pour prolonger l’expérience, mieux vaut commencer par L’Enlèvement de Michel Houellebecq, puis éventuellement aller voir du côté de Mammuth, Le Grand Soir ou Valley of Love. Même famille de cinéma malade, même goût des corps fatigués, même envie de rire un peu sale devant la fin du monde.
Ma note64%
Vu le 20 Septembre 2022


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