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· Julien   Lepage

Les enfants de Timpelbach
Nicolas Bary
2008

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Illustration de critique : Les enfants de Timpelbach
Adapter un classique de la littérature enfantine au cinéma, c'est un peu comme confier les clefs de la maison à une bande de gamins : on espère le meilleur, on redoute le pire, et généralement on obtient un bazar quelque part entre les deux. Les enfants de Timpelbach, premier long métrage de Nicolas Bary sorti en décembre 2008, penche malheureusement vers le second cas de figure. Le film adapte le roman de jeunesse d'Henry Winterfeld, publié en 1937, qui a bercé des générations de lecteurs ; et que Bary lui-même a découvert à neuf ans, au point d'en faire une obsession de carrière. À vingt-huit ans, le voilà aux commandes d'une coproduction franco-belgo-luxembourgeoise dotée d'un budget de treize millions d'euros, avec une vingtaine de jeunes comédiens, quelques têtes d'affiche adultes (Gérard Depardieu, Carole Bouquet, Armelle, François Damiens) et la pression d'un film de Noël censé concurrencer Madagascar 2. L'ambition était démesurée. Le résultat, nettement moins.

Le pitch, pourtant, avait de quoi séduire. À Timpelbach, petit village hors du temps, les enfants multiplient les farces et les mauvais coups jusqu'à ce que les parents, excédés, décident de leur donner une leçon en quittant le village pour une journée. Sauf que rien ne se passe comme prévu : perdus dans la forêt, les adultes se font capturer par des soldats étrangers. Les gamins, livrés à eux-mêmes, savourent d'abord leur liberté totale avant de réaliser que l'eau ne coule pas toute seule et que le frigo ne se remplit pas par magie. Deux clans se forment alors : d'un côté Manfred et Marianne, partisans de l'ordre et de la raison, de l'autre Oscar et sa bande de brutes, qui préfèrent le chaos et le pillage. L'affrontement est inévitable. Sur le papier, on tient une fable politique pour enfants, un petit Sa majesté des mouches en culottes courtes, avec tout ce qu'il faut de potentiel dramatique et satirique.

Sur l'écran, c'est une autre histoire. Le scénario, co-écrit par Bary avec Nicolas Peufaillit — qui venait alors de travailler sur Un prophète d'Audiard, excusez du peu — et Fabrice Roger-Lacan, ne sait jamais vraiment sur quel pied danser. Le premier acte fonctionne plutôt bien : la mise en place du village, l'exaspération des parents, le départ nocturne, tout ça se regarde avec une curiosité bienveillante. Mais dès que les enfants se retrouvent seuls, le récit s'enfonce dans une succession de scènes qui s'agitent beaucoup sans jamais avancer. On passe d'un clan à l'autre sans tension, sans progression véritable, sans que le moindre enjeu ne se cristallise. La confrontation entre les deux bandes, qui devrait monter crescendo, patine dans un entre-deux permanent où l'on ne ressent ni danger, ni urgence, ni même curiosité pour ce qui va suivre. Quant à la sous-intrigue des parents prisonniers, elle est si grossièrement expédiée qu'on se demande pourquoi elle existe : les soldats surgissent de nulle part, n'ont aucune épaisseur, et disparaissent aussi vite qu'ils sont apparus. Le film dure 1 h 32, mais donne l'impression de tourner en rond pendant au moins quarante-cinq minutes.

Le problème se prolonge du côté des personnages. Ils sont trop nombreux, et aucun n'est suffisamment développé pour qu'on s'y attache. Manfred est le gentil raisonnable, Marianne est la fille courageuse, Oscar est le méchant qui crie fort… et c'est à peu près tout. On ne comprend jamais vraiment les motivations d'Oscar au-delà d'une méchanceté de catalogue, ni celles de Willy, son bras droit, ni même celles des parents qui décident unanimement d'abandonner leurs enfants avec une désinvolture qui frôle l'absurde. Winterfeld avait le talent de rendre ses gamins vivants et distincts dans son roman ; ici, les personnages se réduisent à leur costume, et c'est bien dommage. Chaque enfant a sa bicyclette personnalisée, son look steampunk, son gadget, mais en dessous il n'y a pas grand-chose. Le gros, le binoclard, le muet, la garçon manqué : on reste dans la caractérisation par le trait physique, sans jamais creuser.

Ce qui frustre, c'est que les thèmes portés par le matériau d'origine étaient passionnants. L'absence d'autorité, l'organisation spontanée d'une micro-société, la tentation de la tyrannie face au besoin de coopération, la confrontation entre liberté et responsabilité : tout cela méritait un traitement autrement plus ambitieux. Golding avait exploré un territoire similaire dans Sa majesté des mouches avec une cruauté et une profondeur qui marquent à vie. Évidemment, personne n'attendait une telle noirceur d'un film familial français. Mais entre le nihilisme de Golding et la mièvrerie où sombre Les enfants de Timpelbach, il y avait un espace immense pour quelque chose d'intelligent et d'audacieux. Le film choisit systématiquement la facilité, évacuant toute dimension inquiétante au profit d'un gentil spectacle où rien n'a de conséquence. La fable politique promise se réduit à un message tellement limpide qu'il en devient transparent : les enfants ont besoin de leurs parents, l'ordre vaut mieux que le désordre. Merci, on avait compris avant le générique.

Côté réalisation, c'est paradoxalement là que le film montre ses quelques vraies qualités… et aussi ses plus gros excès. Bary a du goût visuel, c'est indéniable. Timpelbach, reconstitué au Luxembourg autour d'un authentique abreuvoir centenaire transformé en fontaine de village, dégage un charme d'album illustré. La photographie d'Axel Cosnefroy, qui avait déjà signé la lumière de Before… (le court métrage de Bary tourné pour 10 000 euros en 2004, déjà inspiré du roman), est soignée et joue habilement sur les ambiances cartoonesques. Le générique d'ouverture en animation est franchement réussi ; c'est d'ailleurs le meilleur moment du film, ce qui n'est jamais bon signe. Mais Bary semble tellement amoureux de son univers visuel qu'il en oublie de raconter son histoire. On sent le jeune cinéaste qui joue avec ses nouveaux jouets — mouvements de caméra acrobatiques, effets spéciaux à tout-va, gadgets steampunk empilés sans nécessité narrative — comme un gosse dans un magasin de bonbons qui remplit son panier sans se souciller du mal de ventre qui suivra. La bande-son de Fabrice Ferran accompagne le tout avec une énergie un peu forcée, soulignant lourdement chaque moment comme si le film doutait de sa propre capacité à nous embarquer. Il y a dans cette surcharge d'influences : on pense pêle-mêle à Tim Burton, Terry Gilliam, Jeunet ; quelque chose qui tient plus du mood board Pinterest que de la vision de cinéaste.

Pour ce qui est des acteurs, le bilan est mitigé et pas tout à fait de leur faute. Raphaël Katz en Manfred fait le travail sans éclat particulier, un peu trop sage pour incarner un leader charismatique. Adèle Exarchopoulos, qui n'a que quinze ans ici, laisse entrevoir par éclairs quelque chose de naturel et de vrai derrière le personnage de Marianne. Baptiste Bétoulaud en Oscar hurle beaucoup, ce qui est manifestement ce qu'on lui a demandé, mais la nuance n'est pas au rendez-vous. Le vrai souci, c'est la direction d'acteurs : avec une vingtaine de gamins surexcités filmés parfois par trois caméras simultanées (une organisation de tournage dictée par les contraintes de temps, selon le producteur Dimitri Rassam), on obtient davantage une cour de récréation qu'un plateau de cinéma. Du côté des adultes, Armelle tire son épingle du jeu dans le rôle de l'institutrice Corbac, avec un registre comique décalé qui tranche agréablement avec le reste. Depardieu et Bouquet passent si vite à l'écran qu'on se demande si leurs noms sur l'affiche ne relèvent pas davantage du geste commercial que de la nécessité artistique. Damiens, aperçu furtivement, est lui aussi sous-employé.

Les enfants de Timpelbach est un film qui ressemble à ces cadeaux de Noël emballés avec un soin maniaque mais qui déçoivent une fois ouverts. L'emballage (décors, costumes, direction artistique) est joli, parfois même inventif. Mais à l'intérieur, il n'y a qu'un scénario qui tourne à vide, des personnages sans épaisseur et un récit sans tension qui peine à intéresser les adultes et risque de perdre les enfants les plus exigeants. Bary a du talent visuel, c'est certain, mais un film ne se résume pas à son image. On aurait voulu y croire, parce que l'idée de départ était belle et que le cinéma familial français manque cruellement d'ambition dans ce registre. Mais l'ambition ne suffit pas quand l'exécution ne suit pas.
Ma note32%
Vu le 18 Janvier 2009


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