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· Julien   Lepage

Tintin au pays des Soviets
Hergé
1930

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Illustration de critique : Tintin au pays des Soviets
Hergé n'a que 22 ans lorsqu'il met en scène pour la première fois son futur héros fétiche. Repéré par l'abbé Norbert Wallez, patron du Vingtième siècle, un journal catholique et conservateur, le jeune dessinateur se voit confié les rênes du Petit Vingtième, supplément jeunesse du journal. Wallez, anticommuniste convaincu, lui souffle l'idée d'une première aventure qui servira d'exutoire à la propagande de l'époque : dénoncer les horreurs du régime soviétique et démontrer la supériorité du monde libre. Hergé, docile et inexpérimenté, se prête au jeu et livre Tintin au pays des Soviets, une succession de saynètes caricaturales, publiées en feuilleton entre 1929 et 1930. L'album connaîtra un franc succès à sa sortie, avant de sombrer dans l'oubli, pour ne réapparaître officiellement qu'en 1973, dans une réédition que l'auteur considérait lui-même comme un « péché de jeunesse ».

Dès les premières cases, Tintin, reporter du Petit Vingtième, embarque avec Milou pour une mission en URSS. Informés de son arrivée, les Soviétiques tentent aussitôt de le liquider : le train explose, Tintin est emprisonné, s'évade, est poursuivi, re-emprisonné, s'évade encore... Une véritable fuite en avant rythmée par des rebondissements absurdes et des « miracles » narratifs qui le tirent in extremis de chaque pétrin. Le héros arrive à Moscou, découvre une ville misérable, des enfants mourant de faim et des votes truqués à coup de revolver. Les usines sont des leurres destinés à tromper les visiteurs étrangers et les koulaks sont spoliés de leur blé par un régime totalitaire. L'aventure continue dans une cabane supposée hantée, réserve secrète des richesses pillées par les bolcheviks, puis prend fin à Berlin, où un ultime attentat lui permet de retourner à Bruxelles en héros acclamé.

Il serait malhonnête de juger cette bande dessinée avec les standards narratifs d'aujourd'hui. Hergé n'avait alors ni méthode, ni plan pré-établi, improvisant chaque semaine le destin de son personnage, souvent au dernier moment. Résultat ? Un enchaînement chaotique de scènes où Tintin rebondit d'un danger à l'autre, sans véritable logique, si ce n'est celle du « toujours plus ». Il se fait emprisonner à tour de bras, déjoue des complots à la chaîne, et s'extirpe miraculeusement de situations inextricables à grands coups de scaphandre opportunément posé là, ballots de foin providentiels et balles remplacées par du papier mâché. La BD prend ainsi des airs de cartoon muet, plus proche du Mécano de la « General » de Buster Keaton que d'un récit d'aventure structurant.

Pourtant, tout n'est pas à jeter. On trouve déjà en germe les bases du futur Hergé : un sens du mouvement très affirmé, une narration par l'image qui évite les pavés de texte et surtout une lisibilité exemplaire. C'est le premier album européen à utiliser uniquement des phylactères pour faire avancer l'intrigue, sans recours aux blocs de narration explicative encore très courants à l'époque. Le trait, lui, est encore balbutiant, maladroit et surchargé, loin de l'épure qui caractérisera la « ligne claire ». Tintin est un pantin à la physionomie inconstante, un coup adolescent, un coup adulte, tandis que Milou, véritable sidekick sarcastique, assure quelques rares moments de respiration.

Ce qui frappe avant tout, c'est la mauvaise foi assumée du récit. Hergé ne connaît rien à l'URSS de Staline et se contente de recracher le pamphlet « Moscou sans voiles » de Joseph Douillet, un ex-consul belge en Russie. Il en tire une peinture grotesque d'un « pays de la misère et du mensonge », où chaque Soviétique est un imbécile fourbe et où l'idéologie communiste s'effondre dès qu'on en gratte le vernis. C'est d'autant plus risible que Tintin, simple journaliste belge, s'avère capable de résister seul à tout un appareil répressif, à des armées de sbires et à une machinerie digne d'un thriller paranoïaque.

Longtemps mis de côté par Hergé lui-même, Tintin au pays des Soviets a été remis en circulation, contre la volonté de son auteur, dans une réédition de 1973, puis dans une version colorisée en 2017. Si cette dernière facilite la lecture pour un jeune public, elle a le désavantage d'atténuer le côté brut et historique du premier jet. Reste un album qui, pour toutes ses lacunes, garde une valeur documentaire : celle d'une époque où la BD européenne cherchait encore sa forme et son ambition. Il faut le lire avec un certain détachement, en gardant à l'esprit que c'est avant tout un élément de jeunesse, un brouillon un peu bancal de ce que Tintin allait devenir. Heureusement, la suite réserve de bien meilleures surprises... mais peut-être pas tout de suite.
Ma note42%
Lu le 18 Octobre 2008


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