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· Julien   Lepage

Les 7 boules de cristal
Hergé
1948

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Illustration de critique : Les 7 boules de cristal
Hergé, alias Georges Remi, n'est plus à présenter. Son héros, Tintin, a déjà parcouru le monde, croisé des dictateurs, résolu des affaires criminelles et déjoué des complots de grande ampleur. Avec Les 7 boules de cristal, il amorce un diptyque qui se poursuivra avec Le temple du Soleil. Mais cette aventure n'a pas eu un parcours linéaire. Hergé l'entame en pleine guerre, alors qu'il travaille pour Le Soir, journal sous contrôle allemand. La Libération de Bruxelles interrompt la publication en 1944, et il lui faudra attendre 1946 pour reprendre le récit. Le contexte pèse sur la narration : on sent un changement de ton, une rupture dans le rythme de l'aventure, qui n'est pas seulement dû à l'interruption forcée.

L'histoire commence doucement, dans une Europe d'après-guerre encore marquée par ses propres traumatismes. Tintin retrouve le capitaine Haddock à Moulinsart, où ce dernier tente péniblement de s'acclimater à son nouveau statut de châtelain. Dans le même temps, une étrange malédiction semble frapper sept explorateurs revenus d'une expédition en Amérique du Sud : les uns après les autres, ils sombrent dans un coma inexplicable, précédé d'un éclatement de boules de cristal. Lorsque le professeur Tournesol, toujours un peu dans sa bulle, s'intéresse de trop près à cette affaire, il est enlevé, forçant Tintin et Haddock à se lancer à sa recherche.

L'atmosphère est particulièrement pesante. Les 7 boules de cristal flirte avec le fantastique, un terrain rarement exploré chez Hergé. La momie de Rascar Capac, qui s'invite dans les cauchemars des personnages, est un des moments les plus angoissants de la série. Beaucoup d'enfants ayant découvert cet album jeunes gardent en mémoire cette vision terrifiante. Cette incursion dans l'angoisse est contrebalancée par un humour plus discret, mais efficace. Contrairement à d'autres albums, où l'on pouvait compter sur Haddock pour déclencher des cascades burlesques, ici, l'humour se loge dans des détails plus subtils, des situations absurdes (les spectacles de music-hall, la difficulté d'Haddock à s'adapter à son titre de noble) et des dialogues bien sentis.

Sur le plan graphique, c'est un véritable tournant. La collaboration avec Edgar P. Jacobs a fait grand bien à Hergé. Les décors sont plus fouillés, plus immersifs. L'époque des fonds vides pour aller plus vite est derrière nous. Jacobs, futur auteur de Blake et Mortimer, apporte un souci du réalisme qui renforce l'immersion. Les ombres, les expressions faciales, la tension qui se lit sur les visages ajoutent une couche de narration supplémentaire.

Cependant, tout n'est pas parfait. L'intrigue, aussi bien ficelée soit-elle, peine parfois à avancer. Il y a une impression de stagnation, peut-être due à la première partie de l'histoire qui repose davantage sur l'ambiance et l'enquête que sur l'action pure. Ce n'est pas un mal en soi, mais comparé aux aventures plus rythmées de Tintin, cela peut surprendre. De plus, quelques incohérences persistent : l'accueil amical du général Alcazar, alors qu'il voulait la peau de Tintin dans L'oreille cassée, laisse perplexe.

Malgré ces quelques longueurs, cet album reste une réussite. Il est évident qu'il fonctionne encore mieux lorsqu'on l'enchaîne avec Le temple du Soleil. Pris seul, il donne presque l'impression d'un prologue étendu, un échauffement avant l'aventure pure et dure. Mais ce qui en fait une lecture si prenante, c'est cette tension omniprésente, ce sentiment que quelque chose d'invisible et de terrifiant plane au-dessus des héros. Une expérience à part dans l'univers de Tintin, qui ne se renouvellera pas vraiment par la suite.
Ma note77%
Lu le 18 Octobre 2019


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