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· Julien   Lepage

L'oreille cassée
Hergé
1937

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Illustration de critique : L'oreille cassée
Après le chef-d'œuvre engagé qu'était Le Lotus bleu, Hergé amorce un virage stratégique avec L'oreille cassée, une aventure où la critique politique est toujours présente, mais sous un masque plus habilement fictionnel. Il ne s'agit plus de dénoncer directement une puissance étrangère, mais plutôt de créer un théâtre imaginaire où se déroulent des événements bien réels sous couvert d'exotisme. Ainsi naissent le San Theodoros et le Nuevo Rico, deux États fictifs d'Amérique du Sud qui évoquent à peine voilée la Bolivie et le Paraguay, alors en guerre pour la région du Gran Chaco. Le ton d'Hergé devient plus mordant, plus ironique, et la peinture qu'il dresse des élites sud-américaines, de leurs révolutions absurdes et des ingérences occidentales est d'une pertinence redoutable.

L'histoire s'amorce sur un vol anodin : un fétiche arumbaya a disparu du musée ethnographique de Bruxelles. L'objet réapparaît le lendemain, mais Tintin, flairant l'entourloupe, comprend rapidement qu'il s'agit d'une copie. De fil en aiguille, l'enquête l'entraîne en Amérique du Sud où il se retrouve, bien malgré lui, impliqué dans une révolution au San Theodoros. Là, il croise pour la première fois le général Alcazar, militaire d'opérette qui fait et défait les gouvernements à coups de fusillades et de retournements de veste éclairs. L'aventure l'emmène ensuite dans la jungle, chez les Arumbayas, où se cache le véritable enjeu de cette chasse au trésor : un diamant dissimulé dans le fétiche original. De retour en Europe, Tintin remonte la piste des faussaires, retrouve la statuette et assiste, impuissant, à la disparition du joyau, englouti par les flots.

Visuellement, cet album conserve les caractéristiques graphiques des précédents, mais amorce une transition vers une plus grande maîtrise du trait et de la mise en scène. Contrairement à d'autres albums, il n'a jamais été redessiné, et pourtant, la version en couleurs de 1943 n'a pas pris une ride. Si les visages restent encore assez figés, les compositions gagnent en dynamisme, et la construction des planches devient plus lisible. L'introduction du 26 rue du Labrador, l'appartement de Tintin, apporte une touche de quotidienneté inédite, qui ancre un peu plus le personnage dans un monde réaliste.

Ce qui rend cet album si marquant, c'est surtout son ton oscillant entre le sérieux et le burlesque. Hergé joue sur plusieurs registres : satire politique, comédie d'aventure, roman feuilletonesque. On passe d'un exécution simulée où Tintin, ivre, crie « Vive Alcazar et les pommes de terre frites ! » à une dénonciation implacable du cynisme des industriels de l'armement, incarnés ici par le marchand d'armes Basil Bazaroff. Ce double niveau de lecture, entre l'humour absurde et la critique acerbe, donne à L'oreille cassée une profondeur inattendue.

D'un point de vue narratif, l'histoire est plus fluide que les albums précédents, mais conserve quelques traces de ses origines feuilletonesques. L'intrigue se perd parfois dans des détours, notamment dans sa seconde moitié, où l'enchaînement des péripéties peut sembler trop mécanique. Les antagonistes, Alonzo Perez et Ramon Bada, sont plus bêtes que réellement dangereux, et leur sort final, où ils meurent noyés en s'étranglant mutuellement, est à la fois cruel et comique. Hergé n'hésite pas à injecter un certain fatalisme dans son récit, une touche de noirceur qui disparaîtra progressivement des albums suivants.

Milou, quant à lui, est malmené comme jamais : mordu par un perroquet, cogné contre une poubelle, piétiné, griffé, et même attaqué par des piranhas. C'est aussi dans cet album que Tintin, en quête d'un moyen d'évasion, s'alcoolise pour la seconde et dernière fois de sa carrière. Un choix narratif qui surprend lorsqu'on sait combien le personnage deviendra lisse et irréprochable par la suite.

Au final, L'oreille cassée est une œuvre charnière, entre l'absurde des premières aventures et la rigueur scénaristique qui caractérisera les albums suivants. Si l'intrigue peut sembler parfois décousue, son intelligence satirique et son énergie en font un des albums les plus réjouissants de la période pré-Seconde Guerre mondiale d'Hergé. Son San Theodoros fictif, inspiré d'une réalité bien tangible, deviendra un décor récurrent, et son général Alcazar une figure emblématique de la série. On est loin de la virtuosité du Lotus bleu ou de l'efficacité narrative du Sceptre d'Ottokar, mais le plaisir de lecture, lui, reste intact. Un album à redécouvrir, ne serait-ce que pour son humour mordant et son regard acéré sur les absurdités du monde politique.
Ma note73%
Lu le 28 Juin 2011


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