Le sceptre d'Ottokar
Mode lecture activé pour faciliter la lecture des critiques longues.

Hergé, alias Georges Remi, c'est le père de la ligne claire et l'un des rares auteurs à avoir inventé un monde dont chaque détail, chaque uniforme, chaque enseigne a une apparence crédible. Quand Le sceptre d'Ottokar sort en 1939, Tintin n'en est encore qu'à sa huitième aventure, mais il a déjà fait du chemin, aussi bien sur la carte du globe que dans la construction de son univers. Ce qui était au départ un héros un peu passe-partout, accompagné d'un fox-terrier bavard, commence à s'entourer d'une galerie de personnages secondaires qui deviendront cultes. C'est ici qu'entre en scène Bianca Castafiore, et autant dire que la bande-dessinée franco-belge ne s'en remettra jamais tout à fait.
Avec Le sceptre d'Ottokar, Hergé confirme un talent de conteur qui dépasse le simple récit d'aventure. Si L'oreille cassée avait déjà esquissé l'idée d'un pays fictif avec le San Theodoros et le Nuevo Rico, cet album pousse le concept plus loin. La Syldavie et la Bordurie ne sont pas seulement des noms exotiques, ce sont des nations entièrement conçues avec leur culture, leur langue, leur histoire, jusqu'à une brochure touristique insérée dans la BD. Un procédé immersif avant l'heure, qu'on retrouvera bien plus tard chez Alan Moore dans Watchmen, ou encore dans l'univers de Game of thrones. Mais Hergé ne se contente pas d'un simple décor pittoresque. Le sceptre d'Ottokar est une allégorie à peine voilée de l'Anschluß, cette annexion de l'Autriche par l'Allemagne nazie en 1938. Une manière pour l'auteur d'adresser un message sans se mouiller directement : les Bordures sont des fascistes, la Syldavie est une petite monarchie européenne paisible, et Tintin joue les grains de sable dans la machine totalitaire.
L'histoire commence pourtant de façon anodine : Tintin trouve une serviette oubliée sur un banc (oui, les grandes aventures tiennent parfois à des détails absurdes). Elle appartient à Nestor Halambique, un sigillographe (spécialiste des sceaux, une discipline qui ferait fuir même Indiana Jones). Ce dernier doit se rendre en Syldavie pour une mission universitaire, et Tintin l'accompagne en tant que secrétaire. Mais très vite, notre reporter flaire quelque chose de louche : des espions le surveillent, on tente de le faire disparaître, et Halambique lui-même semble avoir des comportements étranges. Arrivé en Syldavie, Tintin découvre que le royaume est menacé par un complot visant à dérober le sceptre d'Ottokar, relique indispensable à la légitimité du roi Muskar XII. Sans sceptre, pas de trône. Sans trône, pas de Syldavie indépendante. Et avec un pays fragilisé, c'est l'invasion bordure qui se profile à l'horizon. Autrement dit, l'histoire d'une tentative de putsch à l'échelle d'un royaume de poche.
Visuellement, Le sceptre d'Ottokar marque une montée en puissance dans le souci du détail. Hergé ne se contente plus d'arrière-plans génériques, il confie à Edgar P. Jacobs la mission de « balkaniser » les décors et costumes. Résultat : la garde royale perd ses fraises élisabéthaines ridicules et adopte un uniforme inspiré des traditions d'Europe centrale. La documentation est impeccable, jusque dans la scène où Tintin pilote un Messerschmitt Bf 109, l'un des chasseurs emblématiques de la Luftwaffe nazie, qu'Hergé ne prend même pas la peine de déguiser. Dans la première version, il avait carrément inscrit « Heinkel » sur l'appareil avant de rétropédaler pour la réédition. Preuve que, derrière l'apparente neutralité, l'auteur savait parfaitement où il mettait les pieds.
Du côté du rythme, l'album alterne entre un suspense bien mené et des scènes invraisemblables. Tintin fait montre d'une chance insolente, qu'on pourrait qualifier de « superpouvoir » si l'on était dans une autre époque. Il tombe d'un avion et atterrit sans une égratignure dans une charrette de foin (qui traînait là, par hasard). Il vole un avion militaire, traverse une forêt ennemie à pied, déjoue un coup d'État et sauve la monarchie syldave, tout ça en quelques jours. C'est ce qui rend ce Tintin plaisant, mais aussi un peu prévisible. Il commence à devenir trop fort, trop intelligent, trop invincible. On sait que rien ne peut lui arriver, et à ce stade, on attend avec impatience que quelqu'un vienne équilibrer la balance… ce qui arrivera avec le capitaine Haddock dans les albums suivants.
C'est aussi ici que le tropisme monarchique d'Hergé devient évident. Tintin défend un roi bon, entouré d'un peuple heureux, contre des méchants assoiffés de pouvoir. Une vision un peu naïve, qui ne tient pas toujours face aux ambiguïtés politiques réelles. Mais dans le contexte de 1938, où la Belgique elle-même se sent menacée, le message est clair : la petite Syldavie, c'est un peu le double fantasmé du plat pays, et la Bordurie représente un danger bien tangible.
Alors, que vaut Le sceptre d'Ottokar ? C'est un album solide, bien structuré, qui repose sur une intrigue politique habilement menée et un décor très immersif. On sent que Tintin évolue, que les Aventures ne sont plus de simples récits d'exploration, mais flirtent avec le thriller d'espionnage, annonçant déjà L'affaire Tournesol. En contrepartie, le récit n'échappe pas à certaines facilités, et l'invincibilité de Tintin commence à peser. Ça reste du très bon Tintin, un tournant dans la série, sans atteindre l'intensité dramatique du Lotus bleu ou l'ingéniosité du Secret de La Licorne.
Et puis, franchement, il y a la Castafiore, les Dupondt qui se ridiculisent en tentant d'expliquer un vol en salle close, un parachutage involontaire et un Tintin décoré en chevalier. Rien que pour ça, ça se lit avec un plaisir non dissimulé.
Avec Le sceptre d'Ottokar, Hergé confirme un talent de conteur qui dépasse le simple récit d'aventure. Si L'oreille cassée avait déjà esquissé l'idée d'un pays fictif avec le San Theodoros et le Nuevo Rico, cet album pousse le concept plus loin. La Syldavie et la Bordurie ne sont pas seulement des noms exotiques, ce sont des nations entièrement conçues avec leur culture, leur langue, leur histoire, jusqu'à une brochure touristique insérée dans la BD. Un procédé immersif avant l'heure, qu'on retrouvera bien plus tard chez Alan Moore dans Watchmen, ou encore dans l'univers de Game of thrones. Mais Hergé ne se contente pas d'un simple décor pittoresque. Le sceptre d'Ottokar est une allégorie à peine voilée de l'Anschluß, cette annexion de l'Autriche par l'Allemagne nazie en 1938. Une manière pour l'auteur d'adresser un message sans se mouiller directement : les Bordures sont des fascistes, la Syldavie est une petite monarchie européenne paisible, et Tintin joue les grains de sable dans la machine totalitaire.
L'histoire commence pourtant de façon anodine : Tintin trouve une serviette oubliée sur un banc (oui, les grandes aventures tiennent parfois à des détails absurdes). Elle appartient à Nestor Halambique, un sigillographe (spécialiste des sceaux, une discipline qui ferait fuir même Indiana Jones). Ce dernier doit se rendre en Syldavie pour une mission universitaire, et Tintin l'accompagne en tant que secrétaire. Mais très vite, notre reporter flaire quelque chose de louche : des espions le surveillent, on tente de le faire disparaître, et Halambique lui-même semble avoir des comportements étranges. Arrivé en Syldavie, Tintin découvre que le royaume est menacé par un complot visant à dérober le sceptre d'Ottokar, relique indispensable à la légitimité du roi Muskar XII. Sans sceptre, pas de trône. Sans trône, pas de Syldavie indépendante. Et avec un pays fragilisé, c'est l'invasion bordure qui se profile à l'horizon. Autrement dit, l'histoire d'une tentative de putsch à l'échelle d'un royaume de poche.
Visuellement, Le sceptre d'Ottokar marque une montée en puissance dans le souci du détail. Hergé ne se contente plus d'arrière-plans génériques, il confie à Edgar P. Jacobs la mission de « balkaniser » les décors et costumes. Résultat : la garde royale perd ses fraises élisabéthaines ridicules et adopte un uniforme inspiré des traditions d'Europe centrale. La documentation est impeccable, jusque dans la scène où Tintin pilote un Messerschmitt Bf 109, l'un des chasseurs emblématiques de la Luftwaffe nazie, qu'Hergé ne prend même pas la peine de déguiser. Dans la première version, il avait carrément inscrit « Heinkel » sur l'appareil avant de rétropédaler pour la réédition. Preuve que, derrière l'apparente neutralité, l'auteur savait parfaitement où il mettait les pieds.
Du côté du rythme, l'album alterne entre un suspense bien mené et des scènes invraisemblables. Tintin fait montre d'une chance insolente, qu'on pourrait qualifier de « superpouvoir » si l'on était dans une autre époque. Il tombe d'un avion et atterrit sans une égratignure dans une charrette de foin (qui traînait là, par hasard). Il vole un avion militaire, traverse une forêt ennemie à pied, déjoue un coup d'État et sauve la monarchie syldave, tout ça en quelques jours. C'est ce qui rend ce Tintin plaisant, mais aussi un peu prévisible. Il commence à devenir trop fort, trop intelligent, trop invincible. On sait que rien ne peut lui arriver, et à ce stade, on attend avec impatience que quelqu'un vienne équilibrer la balance… ce qui arrivera avec le capitaine Haddock dans les albums suivants.
C'est aussi ici que le tropisme monarchique d'Hergé devient évident. Tintin défend un roi bon, entouré d'un peuple heureux, contre des méchants assoiffés de pouvoir. Une vision un peu naïve, qui ne tient pas toujours face aux ambiguïtés politiques réelles. Mais dans le contexte de 1938, où la Belgique elle-même se sent menacée, le message est clair : la petite Syldavie, c'est un peu le double fantasmé du plat pays, et la Bordurie représente un danger bien tangible.
Alors, que vaut Le sceptre d'Ottokar ? C'est un album solide, bien structuré, qui repose sur une intrigue politique habilement menée et un décor très immersif. On sent que Tintin évolue, que les Aventures ne sont plus de simples récits d'exploration, mais flirtent avec le thriller d'espionnage, annonçant déjà L'affaire Tournesol. En contrepartie, le récit n'échappe pas à certaines facilités, et l'invincibilité de Tintin commence à peser. Ça reste du très bon Tintin, un tournant dans la série, sans atteindre l'intensité dramatique du Lotus bleu ou l'ingéniosité du Secret de La Licorne.
Et puis, franchement, il y a la Castafiore, les Dupondt qui se ridiculisent en tentant d'expliquer un vol en salle close, un parachutage involontaire et un Tintin décoré en chevalier. Rien que pour ça, ça se lit avec un plaisir non dissimulé.
Ma note58%
Commentaires
Aucun commentaire pour l'instant. Soyez le premier !