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· Julien   Lepage

Le secret de La Licorne
Hergé
1943

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Illustration de critique : Le secret de La Licorne
Quand Hergé publie Le secret de La Licorne en 1943, la Belgique est occupée par l'Allemagne nazie. L'auteur, qui s'était déjà frotté à la censure avec Tintin en Amérique (jugé trop critique envers les États-Unis) et L'île noire (suspecté de faire la part belle aux ennemis de l'Allemagne), décide de prendre les devants : désormais, fini les intrigues trop politisées, Tintin restera dans un cadre plus neutre, plus intemporel. Après L'étoile mystérieuse, où il flirtait avec un certain messianisme scientifique, Hergé change complètement d'orientation et offre à son héros une aventure où la quête du passé devient moteur du récit. Pas d'exploration de territoires lointains, pas de guerre de l'ombre contre des dictateurs ou des espions : cette fois, tout commence dans une brocante.

L'amorce est simple et efficace. Tintin achète une maquette de bateau au vieux marché et se retrouve immédiatement harcelé par des collectionneurs prêts à tout pour lui racheter l'objet. Le navire en question n'est pas anodin : il s'agit de la Licorne, vaisseau que commandait autrefois l'ancêtre du capitaine Haddock, le chevalier François de Hadoque. En fouillant dans l'histoire de cette frégate, Tintin et Haddock mettent la main sur un parchemin mystérieux qui pourrait mener à un fabuleux trésor. Mais voilà, d'autres personnes sont sur la piste : les frères Loiseau, un duo d'antiquaires peu scrupuleux, et Ivan Sakharine, un collectionneur excentrique, prêt à tout pour compléter sa collection. Tandis que les Dupondt pataugent dans une enquête parallèle sur un pickpocket insaisissable, Tintin se retrouve kidnappé et enfermé dans une cave… qui se trouve être celle du futur château de Moulinsart. L'album se termine sur une promesse : l'aventure ne fait que commencer, et il faudra plonger dans Le trésor de Rackham le Rouge pour découvrir l'issue de cette chasse au trésor.

Ce qui frappe en relisant Le secret de La Licorne, c'est la maîtrise du récit. Hergé mêle trois intrigues distinctes qui s'entrecroisent jusqu'à se rejoindre dans un final limpide. Le vol des parchemins, les pickpockets de la ville, la découverte du passé du capitaine… Tout s'agence avec une fluidité impressionnante, témoignant d'un sens du rythme qui place cet album parmi les scénarios les plus aboutis de la série. Hergé innove en introduisant un procédé inédit dans ses aventures : le flashback. À travers la lecture des mémoires du chevalier de Hadoque, Haddock vit littéralement les exploits de son ancêtre, mimant ses combats, se prenant au jeu jusqu'à s'enivrer pour être plus authentique. Cette scène de bataille entre la Licorne et le vaisseau de Rackham le Rouge est d'ailleurs l'une des plus marquantes de toute la série, portée par un découpage dynamique et une intensité qui tranche avec le reste de l'album, ancré dans une enquête policière plus classique.

Mais au-delà de l'enquête, c'est un tournant décisif pour Tintin. Le reporter solitaire qui parcourait le monde sans attaches commence ici à se constituer une véritable famille. Si Milou a toujours été un compagnon fidèle, il n'était qu'un faire-valoir humoristique. Avec Haddock, une dynamique s'installe, un duo complémentaire où l'un incarne l'intelligence et l'instinct, l'autre la colère et l'impulsivité. Hergé va plus loin en posant une question fondamentale : qui est vraiment le capitaine Haddock ? Jusqu'ici simple marin alcoolisé croisé dans Le crabe aux pinces d'or, il gagne ici une histoire, un nom qui a du poids, un passé qui le lie à une lignée noble et à un trésor. Il devient quelqu'un, et surtout, il devient nécessaire à l'univers de Tintin. À partir de cet album, on ne pourra plus imaginer Tintin sans son capitaine à ses côtés.

L'introduction du château de Moulinsart participe à ce changement. Fini les errances permanentes, Tintin trouve ici une base, un lieu de repli où il pourra, désormais, vivre entre deux expéditions. Ce qui frappe, c'est à quel point Hergé réussit à rendre cet endroit immédiatement familier alors qu'il n'apparaît que brièvement. Inspiré du château de Cheverny, Moulinsart va devenir un personnage à part entière de la saga, un refuge, un bastion où vont bientôt graviter Tournesol, Nestor, et même la Castafiore.

Graphiquement, Le secret de La Licorne marque une nouvelle étape dans la maturation du style d'Hergé. Il se documente de plus en plus et cherche une précision historique jusque-là inédite dans son œuvre. Les navires sont fidèlement inspirés des plans du Brillant, trois-mâts du XVIIe siècle, et Hergé va jusqu'à faire réaliser une maquette de la Licorne pour pouvoir la dessiner sous tous les angles. Les scènes de batailles navales sont d'un réalisme saisissant, et la scène de la brocante fourmille de détails qui donnent vie à l'univers. On sent l'influence d'un certain cinéma d'aventure, quelque part entre L'île au trésor et Les contrebandiers de Moonfleet. Spielberg, lorsqu'il adaptera cet album en 2011, ne s'y trompera pas : il y a dans cette histoire un vrai souffle cinématographique.

Si l'album est une réussite narrative et graphique, il n'est pas totalement exempt de défauts. L'explication finale des frères Loiseau, où ils déroulent tout le plan en une longue tirade, est un peu laborieuse. On sent qu'Hergé doit condenser certaines révélations et l'accumulation de dialogues explicatifs alourdit légèrement le rythme. De même, certains personnages comme Sakharine restent sous-exploités et serviront davantage dans l'adaptation cinématographique que dans la BD elle-même. Mais ce sont des détails, tant l'ensemble est fluide et captivant.

Difficile de ne pas voir dans Le secret de La Licorne une charnière essentielle des aventures de Tintin. Hergé abandonne ici les récits engagés au profit d'un pur plaisir d'aventure, en misant sur des thèmes universels : le mystère, le trésor caché, l'héritage du passé. Il pose les bases de ce que sera désormais la série, en introduisant un compagnonnage indissociable et un foyer fixe pour ses héros. Ce n'est pas juste un bon album, c'est un moment-clef de l'univers Tintin. On referme cette BD en n'ayant qu'une envie : enchaîner immédiatement avec Le trésor de Rackham le Rouge, pour aller, nous aussi, à la chasse au trésor.
Ma note71%
Lu le 14 Septembre 2017


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