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· Julien   Lepage

Gran Torino
Clint Eastwood
2008

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Illustration de critique : Gran Torino
Deux films en trois mois. Deux films en 2008 pour Clint Eastwood, qui semblait pourtant avoir rangé sa casquette d'acteur depuis Million dollar baby. D'abord L'échange, austère et tendu, puis ce Gran Torino annoncé dans un flou savamment entretenu : certains juraient avoir entendu parler d'un nouvel Inspecteur Harry, Harry Callahan sortant de sa retraite pour venger son petit-fils assassiné. L'idée était si crédible que des fans s'étaient mis à courir les brocantes pour retrouver une Gran Torino 1972. Eastwood a dû démentir lui-même en conférence de presse, avec ce flegme qu'on lui connaît : à 78 ans, a-t-il précisé, il se sentait « un peu trop vieux pour reprendre ce service-là ». Et tant mieux, parce que ce qu'il nous offre à la place est plus intéressant qu'un énième retour de Harry, même si la tentation de cocher les cases est parfois manifeste.

Walt Kowalski est veuf, vétéran de Corée, ouvrier de chez Ford à la retraite, et il vit dans un quartier de Détroit que les ans et l'immigration ont rendu méconnaissable à ses yeux. Il boit de la Pabst sur sa véranda, grogne contre ses fils qui aimeraient bien l'expédier en maison de retraite, promène sa chienne Daisy et astique sa Ford Gran Torino 1972 ; voiture qu'il a lui-même assemblée sur la chaîne, et qui brille comme une icône personnelle. Autour de lui, des familles hmong qu'il appelle de noms que la politesse interdit de reproduire. Jusqu'au soir où le jeune Thao, poussé par un gang qui veut le recruter, tente de lui voler la voiture. Ce qui aurait pu finir en faits divers débouche sur une improbable amitié entre le vieux bougon et la famille voisine, notamment avec Sue, la sœur de Thao, qui a décidé une bonne fois pour toutes que ce ronchon bedonnant avait quelque chose de fréquentable.

Le scénario signé Nick Schenk, qui s'est en partie inspiré de son expérience aux côtés d'ouvriers hmong dans des usines du Minnesota, fonctionne, globalement. Il avance avec une économie de moyens appréciable, évite les longueurs, ménage quelques scènes d'une vraie drôlerie (la leçon de Walt au barbier sur « comment parlent les vrais Américains » vaut son pesant de malaise hilarant), et ose une conclusion que l'on n'attendait pas de ce genre de film. Là où le récit accroche, c'est quand il cède trop facilement à sa propre mécanique : la transformation du vieux raciste en figure protectrice suit un calendrier un peu trop huilé, balisé de petites victoires prévisibles, comme si le scénariste avait coché ses cases de rédemption une par une. On sent le canevas, parfois. La trajectoire de Thao, en particulier, manque d'épaisseur : le garçon reste longtemps un prétexte davantage qu'un personnage.

Walt Kowalski, lui, est une belle construction ; peut-être l'une des plus riches de toute la filmographie d'Eastwood. Ce qui le rend fascinant, c'est qu'il n'est jamais vraiment sympathique au sens conventionnel du terme. Son racisme n'est pas juste une croûte à faire tomber pour révéler l'homme bon qu'il serait en dessous : c'est une partie intégrante de lui, le résidu d'une époque, d'une guerre, d'une façon d'habiter le monde qui s'est figée. Ce que le film dit avec intelligence, c'est que l'humanité peut coexister avec les préjugés les plus ancrés, et que la tendresse peut se frayer un chemin sans grand discours. Sue fonctionne bien dans ce rôle de catalyseur : elle est vive, frontale, et refuse de se laisser impressionner. Le personnage du jeune prêtre, père Janovich, est moins convaincant : trop lisse, trop symbolique, il sert surtout à permettre à Walt de placer ses meilleures répliques.

Les thèmes brassés sont ambitieux pour un film de moins de deux heures. Le racisme, bien sûr, mais pas traité comme une maladie honteuse dont on guérit après un câlin ; plutôt comme quelque chose d'inscrit dans une histoire, personnelle et collective. La transmission entre générations, la question de ce qu'on laisse derrière soi, la culpabilité de guerre tapie sous les médailles. Et en filigrane, un regard sur l'Amérique ouvrière blanche, celle que Détroit incarne alors mieux que n'importe quelle autre ville : ce n'est pas pour rien qu'Eastwood a tenu à déplacer l'action de Minneapolis à Détroit, la « capitale de l'automobile » en plein déclin. Le film sort fin 2008, quelques semaines après l'élection d'Obama : impossible de ne pas y lire, en creux, une méditation sur ce que l'Amérique blanche, ouvrière et vieillissante, est en train de vivre. Gran Torino n'en fait pas un sujet politique explicite, et c'est peut-être ce qui lui permet d'être aussi efficace.

Côté réalisation, Eastwood reste fidèle à son style classique, sans fioritures. Tom Stern, son directeur de la photographie attitré depuis Mystic river, livre une image froide, grise, qui colle parfaitement à l'atmosphère de ce quartier en déshérence. Pas d'esbroufe, pas de plan-séquence tape-à-l'œil, pas d'effet numérique : tout est au service du récit, avec cette élégance discrète qui caractérise le meilleur Eastwood cinéaste. La bande originale, composée par Eastwood père puis retravaillée par son fils Kyle, est d'une sobriété remarquable : à peine une quinzaine de minutes de musique sur l'ensemble du film. Sur le générique de fin, Clint interprète lui-même la chanson titre, co-écrite avec Jamie Cullum.

On n'est pas là pour faire semblant : Clint Eastwood est la raison principale d'aller voir ce film, et il justifie amplement le déplacement. Son Walt Kowalski est habité d'une façon qui dépasse la technique ; ce visage que les années ont creusé comme un terrain aride, ces gestes économes, ce grognement qui tient lieu de ponctuation. On pense évidemment à ses grandes figures solitaires, de l'Homme sans nom à William Munny dans Impitoyable, mais Walt est ailleurs : plus vulnérable, plus drôle, plus humain. C'est une performance qui se bonifie à mesure que le film avance, qui gagne en complexité là où elle semblait d'abord jouer sur l'iconographie attendue. En revanche, autour de lui, le tableau est plus contrasté. Ahney Her, dans le rôle de Sue, s'en sort remarquablement bien pour une actrice non professionnelle : elle a du naturel, de l'énergie, une présence qui ne doit rien à la formation. Bee Vang, lui, est plus irrégulier dans le rôle de Thao : touchant dans les scènes de complicité avec Eastwood, moins convaincant dans les moments de tension dramatique. On lui pardonne facilement, sachant qu'il était lycéen à Fresno quand on l'a appelé pour tourner à Détroit en moins d'une semaine. Le film a été bouclé en 27 jours, et ça se voit par endroits. Christopher Carley, dans le rôle du prêtre, est propre, mais sans relief, coincé dans un personnage qui ne lui laisse pas grand espace.

Au bout du compte, Gran Torino est un bon film d'Eastwood : pas son meilleur, mais un film sincère, bien tenu, et plus audacieux dans sa conclusion qu'on ne l'aurait imaginé. Il lui manque peut-être la densité de Mystic river ou la rigueur formelle de Lettres d'Iwo Jima, et son scénario accuse quelques facilités qu'un regard plus exigeant n'aurait pas laissé passer. Mais il y a dans ce film quelque chose d'authentique, une chaleur sous la rogne, qui finit par vous prendre par surprise.
Ma note78%
Vu le 27 Mars 2009


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