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· Julien   Lepage

Tout sauf en famille
Seth Gordon
2008

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Illustration de critique : Tout sauf en famille
Le cinéma américain a ceci de remarquable qu'il peut réunir au générique quatre acteurs oscarisés (Robert Duvall, Sissy Spacek, Jon Voight et Mary Steenburgen) et en faire quelque chose qui ressemble quand même à un téléfilm du dimanche soir. C'est la performance paradoxale de Tout sauf en famille, comédie de Noël signée Seth Gordon, un réalisateur qu'on avait pourtant trouvé prometteur en 2007 avec son documentaire The king of Kong sur les champions de Donkey Kong. Sorti en novembre 2008 aux États-Unis, le film réunit Vince Vaughn et Reese Witherspoon dans une comédie romantique de saison dont le titre français — nettement plus explicite que l'original Four Christmases — résume à lui seul toute l'ambition du projet.

Brad et Kate forment un couple qui a trouvé la parade ultime aux obligations familiales des fêtes : chaque année, ils prétextent des missions humanitaires à l'étranger pour s'offrir des vacances paradisiaques loin des leurs. Mais le destin, sous la forme d'un brouillard bien pratique qui cloue au sol tous les vols depuis San Francisco, les rattrape un beau 25 décembre. Pire : une équipe de reporters les filme à l'aéroport en direct. Les voilà obligés d'enchaîner, en une seule journée, les quatre réunions de famille que leurs divorces parentaux respectifs leur imposent. Quatre Noëls, quatre maisons, quatre occasions de voir leur relation se fissurer au contact de tout ce qu'ils avaient soigneusement enfoui.

Le pitch est bon. Il faut le reconnaître : l'idée de départ est solide, universellement parlante, avec ce potentiel de comédie de l'embarras qui avait si bien fonctionné dans des films comme Mon beau-père et moi. Le problème, c'est que le scénario — co-écrit par quatre auteurs différents, ce qui n'est jamais bon signe — ne sait jamais vraiment quoi faire de sa propre bonne idée. Et pour cause : le film a démarré sa production en décembre 2007, en pleine grève des scénaristes de Hollywood, ce qui signifiait concrètement qu'aucune modification de script n'était possible en cours de tournage. Le résultat se ressent à chaque scène : les gags se succèdent sans logique, les virages émotionnels arrivent sans prévenir, et la structure en quatre actes cloisonnés donne vite l'impression de regarder un recueil d'esquisses plutôt qu'un film.

Chaque foyer visité est réduit à quelques traits caricaturaux : le père redneck et ses fils bodybuildés, la mère born-again qui noie ses angoisses dans la religion, l'autre mère qui couche avec le meilleur ami de son fils — Jon Favreau, méconnaissable en abruti hilare — l'autre père tendre et maladroit. Seth Gordon empile les humiliations sans jamais les laisser respirer ni s'approfondir. Brad et Kate, de leur côté, restent des silhouettes. On ne comprend pas vraiment pourquoi ils sont ensemble, ni ce qu'ils ressentent l'un pour l'autre, ni même pourquoi leur relation devrait nous tenir à cœur. Ce sont des archétypes de bobos trentenaires sans relief, des vecteurs de situations plutôt que des personnages.

C'est d'autant plus dommage que le film tente, entre deux coups dans les parties génitales, d'aborder des thèmes qui valaient mieux que ça. Le rapport à l'enfance refoulée, la question du désir d'enfant au sein d'un couple, le poids des familles dysfonctionnelles sur les individus qui en sont issus : il y avait là une matière intéressante, que le film effleure sporadiquement mais renonce à traiter avec la moindre rigueur. La fin, trop rapide et incroyablement convenue, balaie toutes ces tensions en quelques minutes de réconciliation aussi artificielle qu'un sapin en plastique.

Sur le plan formel, Seth Gordon filme proprement, sans inspiration particulière. La photographie est lisse, les intérieurs de carte de vœux, la bande-son un catalogue de standards de Noël soigneusement répertoriés. Rien ne dépasse, rien ne surprend. Pour un réalisateur venu du documentaire, on espérait au moins une petite aspérité, un regard légèrement décalé sur ces familles américaines ordinaires. Il n'en est rien.

Vince Vaughn fait ce qu'il sait faire depuis Mariage à l'improviste : un flot de paroles semi-improvisées, une agitation permanente, une présence comique indéniable qui masque à peu près tout le reste. Il sauve quelques scènes, notamment lors d'un sketch de théâtre de Noël involontairement catastrophique. Reese Witherspoon, en revanche, semble nettement moins à l'aise dans ce registre de comédie physique : les chutes et gags corporels ne jouent clairement pas en sa faveur. On dit que les deux acteurs s'entendaient assez mal sur le tournage, et si cela ne se voit pas forcément, leur alchimie reste en tout cas bien en deçà de celle qu'on espérait. Quant aux illustres seconds rôles, ils ont le mérite d'exister : Robert Duvall impose une présence sombre bienvenue en père taiseux et amer, Jon Favreau cabotine avec un plaisir communicatif. Les autres (Sissy Spacek, Jon Voight, Mary Steenburgen) donnent l'impression d'être passés entre deux projets sérieux. On notera en guise de clin d'œil la présence de Peter Billingsley, l'inoubliable Ralphie de Christmas story, comme producteur exécutif et dans un caméo discret — une petite décoration nostalgique qui fait davantage pour l'ambiance festive du film que n'importe laquelle de ses comédies.

Au final, Tout sauf en famille est de ces films qui auraient dû s'appeler autrement : non pas parce que le titre est mauvais, mais parce que le film lui-même n'arrive jamais à être ce qu'il promet. Pas assez drôle pour s'en tenir à la comédie pure, pas assez courageux pour assumer le drame familial qu'il frôle par instants, il reste coincé dans un entre-deux confortable et décevant. Le genre dispose de ses classiques (Le sapin a les boules, L'arme fatale pour l'ambiance) et de ses nanar assumés. Tout sauf en famille n'est ni l'un ni l'autre : c'est une aimable médiocrité emballée dans du papier cadeau, qu'on oublie avant même d'avoir terminé les chocolats.
Ma note37%
Vu le 8 Janvier 2009


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