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· Julien   Lepage

Une histoire banale
Audrey Estrougo
2013

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Illustration de critique : Une histoire banale
Certaines œuvres ne cherchent pas à séduire, mais à réveiller. C'est en tout cas l'ambition manifeste d'Audrey Estrougo lorsqu'elle décide de tourner, chez elle, avec 8 000 euros, une caméra, et quelques techniciens amis, un film rude et sans échappatoire. Dans un geste de cinéma aussi instinctif que volontaire, elle déploie une forme brute, quasi documentaire, au service d'un sujet brûlant : celui du viol, mais surtout de ce qui suit. Et si le film ne fait pas tout bien, il ose beaucoup. Peut-être trop, peut-être mal, mais avec sincérité.

Le récit suit Nathalie, infirmière de trente ans, joyeuse, amoureuse, vivante. Une femme à qui tout semble sourire, jusqu'à ce qu'un collègue, un soir, la viole chez elle. Sans cris, sans effraction, sans scénario hollywoodien. Juste l'intrusion brutale, silencieuse, d'un acte qui ne laisse aucune trace visible… sauf sur elle. À partir de ce moment, le film accompagne le basculement intérieur : le repli, la honte, le doute, la solitude. Et lentement, laborieusement, l'envie de survivre.

Sur le papier, c'est un drame psychologique assez classique. Mais le traitement qu'en propose Estrougo détonne. Pas de grande musique, pas de flash-back édifiant, pas de tribunal. Le viol est montré, oui, sans fard ni filtre, mais surtout ce sont les séquelles qui sont disséquées, dans toute leur complexité. Quelques scènes sonnent faux, c'est vrai — la boîte de nuit un peu cliché, des dialogues appuyés ici ou là — mais l'ensemble tient, en grande partie grâce à cette volonté de ne pas adoucir la douleur ni la rendre spectaculaire.

Le personnage de Nathalie, malgré tout, reste difficile à cerner. Ce n'est pas qu'elle manque de profondeur : c'est plutôt qu'elle semble parfois répondre à une logique d'écriture flottante, comme si certaines étapes de sa reconstruction étaient survolées pour des raisons de rythme. Sa relation avec son compagnon s'efface brusquement, son entourage se réduit à quelques figures secondaires un peu creuses, et le violeur, après son passage à l'acte, disparaît sans explication. C'est frustrant. Et ça affaiblit ce qui aurait pu être un portrait plus riche, plus contradictoire.

Mais le propos, lui, est clair. Une histoire banale s'interroge sur ce que veut dire « banal », sur la manière dont un événement aussi grave que le viol peut être intégré — ou non — à une société qui préfère ne pas trop y penser. Le film ose montrer, y compris les chairs, les stigmates physiques laissés sur le corps de la victime. Il évite le piège du silence pudique, il refuse la symbolique abstraite. Et cette frontalité dérange. Elle dérange autant que certaines répliques glaçantes (« Vous portiez une jupe ? Vous êtes sûre que c'était un viol ? ») qui résonnent tristement vraies.

Techniquement, la photographie de Guillaume Schiffman, pourtant réalisée avec deux pauvres projecteurs, est sobre, parfois lumineuse, souvent crue. Le format 4/3 resserre l'image sur le corps, sur les visages, sur la douleur qui s'inscrit dans les regards et les silences. C'est une économie de moyens, certes, mais aussi un choix discursif cohérent avec l'intention du film. La musique, elle, se fait rare, discrète. Pas besoin d'en rajouter.

Reste à évoquer le jeu de Marie Denarnaud, et là, difficile de ne pas saluer son engagement total. Elle ne joue pas : elle est. Elle porte le film sur ses épaules, parfois contre le scénario lui-même. Parce que son personnage n'est pas toujours à la hauteur de ce qu'elle propose, mais elle y croit, et elle y va, sans filet. À ses côtés, Marie-Sohna Condé est touchante de justesse dans un rôle de soutien fraternel qu'on aurait aimé plus développé. Les autres ? Disons qu'ils existent, sans jamais vraiment exister.

En définitive, Une histoire banale est un film imparfait, indéniablement. Mal écrit par endroits, mal équilibré, parfois maladroit dans son ambition. Mais il est aussi nécessaire. Parce qu'il parle d'un sujet que le cinéma aborde encore trop rarement avec cette frontalité. Parce qu'il laisse la place à une actrice en état de grâce. Et parce qu'il dit, sans fard, que ce qui est banal, ce n'est pas l'histoire : c'est notre regard.
Ma note48%
Vu le 25 Mars 2025


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