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· Julien   Lepage

Une histoire de tout, ou presque…
Bill Bryson
2003

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Illustration de critique : Une histoire de tout, ou presque…
Vingt ans après sa parution originale, ce livre traîne encore sur les tables de nuit et dans les sacs à dos d'étudiants comme s'il venait d'être imprimé. C'est le signe d'une réussite rare dans l'édition : celle d'un livre qui n'a pas vieilli dans l'intention, même si quelques-unes de ses certitudes scientifiques ont, depuis, été gentiment démenties par la recherche.

Bill Bryson, à l'époque, est surtout connu comme l'auteur de récits de voyage désopilants (Promenons-nous dans les bois, American rigolos) dans lesquels il incarne avec talent le personnage de l'Américain dépassé par les événements, coincé dans un monde qui ne lui a pas fourni le mode d'emploi. C'est précisément ce personnage qu'il convoque pour écrire ce livre, et c'est là toute son intelligence : il ne prétend pas être savant, il prétend avoir eu honte de ne pas l'être. La légende veut que l'idée lui soit venue dans un avion, en regardant par le hublot et en réalisant qu'il était incapable d'expliquer comment les géologues connaissent la composition du centre de la Terre, comment les astronomes datent l'univers, ou simplement pourquoi le ciel est bleu. Trois ans de travail, des dizaines de scientifiques interviewés, et des milliers de pages de lectures plus tard, Une histoire de tout, ou presque… débarque en librairie.

Le projet est dément sur le papier : raconter l'histoire des sciences depuis le Big Bang jusqu'à l'apparition de l'espèce humaine, en passant par la géologie, la chimie, la biologie, la physique des particules et la paléontologie, le tout dans un seul volume, pour le grand public, sans que personne ne s'endorme. Bryson n'a pas de « personnages » à proprement parler, mais il en invente en quelque sorte : les scientifiques qui peuplent le livre sont traités comme des protagonistes de roman, avec leurs obsessions, leurs rivalités mesquines, leurs coups de génie accidentels. Newton y apparaît comme un paranoïaque de premier ordre, Fred Hoyle comme un excentrique absolu, et des figures oubliées comme Henry Cavendish ressortent de l'ombre avec une épaisseur inattendue. Cette galerie de portraits est l'un des grands plaisirs du livre, même si quelques scientifiques ont, à raison, signalé que les descriptions frisent parfois la caricature.

Ce qui frappe à la lecture, c'est que Bryson a compris une chose que les manuels scolaires ignorent systématiquement : la science est une activité humaine, donc désordonnée, souvent absurde, parfois injuste. Il montre comment des découvertes majeures ont été faites par hasard, comment des chercheurs brillants se sont fait voler leur priorité, comment Wilson et Penzias ont obtenu le Prix Nobel de physique pour avoir capté le rayonnement fossile du Big Bang… alors qu'ils cherchaient juste à se débarrasser d'un bruit parasite dans leur antenne, et qu'ils avaient d'abord cru que ce bruit provenait de fientes de pigeons. Ce genre d'anecdote, Bryson en parsème son texte avec un sens du rythme qui rappelle les meilleurs essayistes américains : on pense parfois à David Sedaris, en plus pédagogique.

Le style est la vraie proposition du livre. On est loin de la sécheresse d'un Stephen Hawking, dont la Brève histoire du temps est dans toutes les bibliothèques et dans beaucoup moins de cerveaux, et loin aussi de l'érudition parfois intimidante de Stephen Jay Gould. Bryson écrit comme il parlerait à un ami curieux, mais pas spécialiste, avec des comparaisons de taille humaine, un humour constant et jamais condescendant, et une capacité à donner le vertige sur des sujets qui, dans n'importe quel autre contexte, feraient fuir le lecteur. Ses explications sur les échelles de grandeur — de l'infiniment petit au cosmos — sont parmi les plus efficaces que j'aie lues dans ce genre. Le livre a d'ailleurs été récompensé à la fois par le Prix Aventis du meilleur ouvrage de vulgarisation scientifique en 2004 (dont Bryson a reversé l'intégralité des 10 000 livres sterling à l'hôpital pour enfants Great Ormond Street) et par le Prix Descartes de communication scientifique de l'Union européenne en 2005. Ce n'est pas rien pour un auteur dont la réputation reposait jusque-là sur des récits de randonnée ratée.

Il faut quand même être honnête sur les limites, parce qu'elles existent. Certains chapitres sont inégaux : le passage sur l'évolution humaine est traité avec une légèreté qui laisse sur sa faim, et vingt ans plus tard, quelques affirmations sonnent faux au regard des avancées récentes ; Bryson affirme par exemple que Néandertaliens et Homo sapiens ne se sont jamais croisés, ce que la génétique moderne a depuis contredit avec une certaine satisfaction. La structure du livre est également très anglocentrée dans le choix des scientifiques mis en avant, et certains lecteurs aguerris trouveront que les portraits virent parfois à la légende dorée plutôt qu'à l'histoire rigoureuse. Ce sont des reproches valides, mais ils s'adressent davantage au genre (la vulgarisation accessible) qu'à l'auteur lui-même.

Pour ceux qui voudraient prolonger l'expérience, La mémoire de la mer de Simon Winchester offre une profondeur historique similaire sur la naissance de la géologie moderne, et Le gène égoïste de Richard Dawkins pousse beaucoup plus loin sur l'évolution… mais sans le sourire. Pour rester dans le même esprit, Le corps humain, le livre suivant de Bryson, reprend exactement la même mécanique avec la même efficacité.

Au final, ce livre a fait quelque chose d'assez extraordinaire : il a donné envie à des millions de lecteurs de se réconcilier avec des disciplines qu'ils avaient abandonnées en quatrième. Ce n'est pas le livre de science le plus rigoureux qui existe, mais c'est probablement le plus généreux ; celui qu'on referme en ayant l'impression d'avoir passé 600 pages avec quelqu'un qui aime vraiment le monde et qui voulait simplement vous expliquer pourquoi.
Ma note84%
Lu le 15 Février 2023


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