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· Julien   Lepage

Vivre
Isola
2021

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Illustration de critique : Vivre
La lecture de Vivre appelle une critique d'ensemble qui ne se laisse pas enfermer dans le simple commentaire : c'est un texte qui exige une mise en perspective, parce qu'il puise dans plusieurs lignées (vitalistes, spirituelles, métaphysiques, intuitives, symbolistes) sans jamais s'y soumettre entièrement. L'ambition d'Isola est inhabituelle pour un livre contemporain : il ne veut pas décrire le monde, mais agir sur lui. Et surtout, agir sur le lecteur. Cette performativité — presqu'un rite plus qu'un traité — est essentielle pour comprendre ce qui suit.

Ce qui domine d'abord, c'est la volonté de réveil. Non pas un réveil intellectuel seulement (le livre ne se contente jamais d'idées), mais un réveil complet : du corps, de l'attention, de la verticalité, du lien aux autres, du rapport à la Terre et au Ciel, du symbolisme qui imprègne toute existence humaine quand on cesse de la réduire à son strict factuel. La méthode d'Isola est double : provoquer une secousse vitale et reconstruire une orientation spirituelle dans un monde qui en manque.

C'est précisément ce que permet la comparaison avec Guénon. Car si Vivre partage avec Guénon le diagnostic d'une modernité dissolvante (règne de la quantité, distraction permanente, oubli des symboles, rupture avec la verticalité), il s'en distingue par sa méthode. Là où Guénon commence par les principes, Isola commence par l'expérience vécue. Guénon élève, Isola exhorte. Guénon cherche l'intelligible pur, Isola réclame l'incarnation. Dans un langage métaphysique : Guénon part du suprasensible et descend vers le monde ; Isola part du monde et remonte vers le suprasensible.

Cette différence est fondamentale. L'un refuse de toucher la psyché sans d'abord distinguer le psychologique du spirituel ; l'autre assume que, pour l'homme moderne, cette frontière est devenue floue, et qu'il faut donc travailler sur la totalité de l'être (hygiène physique, intellectuelle, morale, psychologique, spirituelle) comme sur un seul et même organisme symbolique. C'est peut-être ici la marque propre d'Isola : il ne sépare pas les étages de la vie intérieure. Il n'y a pas, pour lui, une métaphysique pure d'un côté, une thérapie de l'autre, une éthique ailleurs. Il y a une continuité, un flux, un mouvement ascendant. En ce sens il est plus proche d'une vision initiatique que théologique : avancer en soi comme on avance dans un labyrinthe éclairé par intermittence, guidé par l'intuition plutôt que par le dogme.

Sur ce terrain-là, la comparaison avec La synchronicité, l'âme et la science devient utile. L'ouvrage collectif dirigé par Michel Cazenave tente de faire dialoguer Jung, la psychanalyse, la cosmologie, la physique quantique, la mythologie, pour penser des zones-limites où sens et causalité semblent se rencontrer sans se confondre. Reeves, dans ce cadre, garde la prudence du scientifique : il ouvre des possibles, mais n'érige jamais une coïncidence en preuve métaphysique. Isola, à l'inverse, adopte une posture plus existentialiste : la synchronicité n'est pas une hypothèse ; c'est une expérience, un signal, une orientation. Elle devient instrument de navigation intérieure. On pourrait dire que là où Reeves questionne, Isola décode. Cela donne parfois une tonalité plus affirmée (peut-être trop, si l'on cherche la rigueur epistemologique), mais ce n'est jamais gratuit : Isola utilise la synchronicité comme une pédagogie spirituelle spontanée. Une méthode pour réapprendre à écouter les coïncidences signifiantes, comme on réapprendrait une langue oubliée.

C'est ici que la dimension ésotérique d'Isola prend tout son sens. Car son usage du symbole (le loup, la forêt, la cage, le ciel étoilé, l'enfant intérieur, l'arbre, la terre) n'a rien à voir avec un folklore psychologique : ce sont des archétypes vivants. Ce n'est pas sans rappeler Jung, mais cela rejoint aussi les traditions hermétiques où symbole, mythe et pratique ascétique ne sont jamais séparés. On retrouve quelque chose de la via symbolica des Anciens : les symboles servent à éveiller la conscience, à secouer des couches d'habitudes, à reconnecter l'esprit au réel invisible qui le traverse. Le symbolisme du « ciel — arbre — terre », par exemple, est une synthèse remarquable du triptyque verticalité / croissance / enracinement que l'on retrouve dans tout l'ésotérisme indo-européen, de l'Yggdrasil au Pilier hermétique.

Cette profondeur ésotérique s'oppose radicalement à la conception moderne d'une nature « muette et mécanique ». Isola redonne à la nature son statut d'alliée, de matrice, de miroir : non quelque chose à exploiter, mais quelque chose avec quoi s'accorder. Il y a là une critique de la modernité qui, sans employer les mêmes concepts, rejoint Guénon sur un point essentiel : l'homme moderne est coupé de la résonance cosmique.

La métaphysique d'Isola, en revanche, n'est pas guénonienne, car elle n'est pas hiérarchique. Elle n'établit pas une ontologie des degrés d'être ; elle ne construit pas de doctrine du Principe. Elle est plus proche d'un panpsychisme intuitif, d'un vitalisme cosmique, presque d'une ontologie poétique. C'est d'ailleurs un des aspects les plus séduisants du texte : la métaphysique y est vivante, sentie, incarnée, jamais conceptuelle ou scolastique. On est plus proche de Pascal, de Kierkegaard, parfois même de certains fragments présocratiques : penser, ici, n'est pas démontrer ; c'est réveiller.

La comparaison avec Nietzsche, enfin, éclaire un point décisif. Le Surhomme nietzschéen n'est pas un homme supérieur au sens biologique ou moral ; c'est un homme capable d'affirmer la vie jusque dans son tragique, de se créer soi-même, de devenir la valeur dont il a besoin. Isola partage avec Nietzsche cette volonté de sortir l'individu de la passivité, de la plainte, de la moraline, du ressentiment. Lorsqu'il dit qu'il faut « chevaucher le dragon », qu'il faut « mordre », qu'il faut cesser d'être un « caniche civilisé », il exprime une forme d'héroïsme existentiel qui fait écho au « Deviens ce que tu es ».

Une différence fondamentale apparaît cependant : le Surhomme est création de soi par transmutation des valeurs ; chez Isola, la verticalité n'est pas créée, elle est retrouvée. Nietzsche veut inventer ; Isola veut réveiller. Nietzsche tue Dieu ; Isola réhabilite le sacré sans passer par le religieux. Nietzsche dépasse la morale ; Isola lui redonne une forme d'hygiène. Nietzsche parie sur la volonté de puissance ; Isola parie sur l'harmonie. Il y a donc un vitalisme commun, mais des horizons opposés : chez Nietzsche, le cosmos ne garantit rien ; chez Isola, il guide. Chez Nietzsche, l'homme seul forge la Voie ; chez Isola, la Voie existe déjà, mais l'homme l'a oubliée.

C'est en cela qu'Isola n'est pas un nietzschéen : il ne croit pas que l'homme doit inventer le sens, mais qu'il doit cesser de l'obstruer. Cependant, sa vision de la liberté (lutte contre la domestication, dépassement de soi, dénonciation du conformisme) reste profondément nietzschéenne dans l'élan, sinon dans le système.

Vivre n'est ni un traité métaphysique, ni un livre de développement personnel, ni un manuel spirituel : c'est un texte initiatique. Non pas au sens traditionnel (il n'y a pas de rite, pas de transmission d'un corpus sacré), mais au sens existentiel : un texte qui veut provoquer une rupture de niveau de conscience. Il est parfois emphatique, parfois hyperbolique, parfois conceptuellement rapide ; mais il est sincère, vivant, exigeant et profondément salubre. Un livre qui vise à rendre l'homme plus attentif, plus incarné, plus libre, non par abstraction, mais par réconciliation avec ce qui, en lui, vient du monde entier : le corps, la nature, les symboles, le souffle, le silence, la volonté, la lumière.

Il manque à Isola peut-être une rigueur conceptuelle guénonienne, une prudence scientifique façon Reeves, une structure théologique augustinienne, une analytique kantienne de la raison ; mais ce manque est en réalité sa force : Vivre ne vise pas à être un système. Il veut être une étincelle. Une impulsion. Une entrée sur la Voie. Une manière d'ouvrir une brèche dans ce qu'Isola appelle la « cage moderne ». Et cela, il le fait remarquablement.
Ma note79%
Lu le 21 Février 2021


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