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· Julien   Lepage

Un monde meilleur
Mimi Leder
2000

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Illustration de critique : Un monde meilleur
Réalisé par Mimi Leder en 2000, Un monde meilleur (ou Pay it forward, en version originale) fait partie de ces films qu'on pourrait, un peu trop vite, ranger dans la case des bons sentiments. Un film qui sent le sucre, la guimauve, l'émotion programmée à chaque carrefour du récit. Et pourtant, une fois passée la méfiance initiale, il laisse une empreinte assez singulière. Il interpelle. Peut-être pas tant par son écriture que par cette idée, simple et forte, qui agit comme un principe viral : faire du bien, de manière désintéressée, à trois personnes, qui devront à leur tour faire de même. Une chaîne du cœur en somme, bien avant que les réseaux sociaux en inventent des versions marketing.

Le point de départ est d'ailleurs très modeste : un professeur à la mine grave, Eugene Simonet (Kevin Spacey), donne à ses élèves une consigne d'apparence banale — « trouver une idée pour améliorer le monde, et la mettre en pratique ». L'un de ses élèves, Trevor McKinney (Haley Joel Osment), prend le sujet au sérieux. Plus que tous les autres. Il réfléchit, il essaie. Il applique. Il veut croire qu'il est possible de changer les choses à son échelle, avec ses moyens d'enfant de douze ans. Trois bonnes actions, c'est tout. Et les personnes aidées devront faire de même. Une sorte de système exponentiel du bien.

Ce qui séduit dans cette idée, ce n'est pas seulement son innocence apparente. C'est sa logique mathématique, presque virale : si chacun joue le jeu, alors l'impact devient gigantesque. Le film fait le pari qu'un simple geste, bien placé, peut initier une onde de choc positive. Et c'est à la fois beau… et tragique. Parce que le monde que montre Un monde meilleur n'est pas tendre. Las Vegas, version poussiéreuse, loin des néons et des casinos : des SDF, des parents absents, de la solitude, des déchirures. La mère de Trevor, Arlene (Helen Hunt), tente de maintenir un équilibre fragile entre son job de serveuse et son fils. Elle lutte contre l'alcool, contre l'absence, contre un passé trop lourd. Et le professeur Simonet, malgré son costume impeccable et sa diction droite, traîne sur son visage et son corps les stigmates d'un drame ancien, un incendie qui l'a marqué au fer rouge. Littéralement.

On pourrait croire à un conte optimiste, à une utopie douce. Mais le film ne s'épargne pas les douleurs du réel. Il y a dans Trevor cette force naïve que seuls les enfants possèdent, cette foi sans stratégie, mais il y a aussi le constat implacable : tous ne peuvent pas être aidés, certains refusent même qu'on leur tende la main. Le SDF qu'il prend sous son aile retombe dans ses travers. Le monde ne change pas si facilement. Et pourtant, malgré les échecs, l'idée continue de vivre, de se transmettre, de se propager.

Le scénario n'est pas exempt de maladresses. Il y a du pathos appuyé, quelques scènes surécrites, des rebondissements parfois trop téléphonés. Mais ce qui l'emporte, au final, c'est cette sincérité désarmante. Le film prend le risque de croire en la bonté humaine, sans ironie, sans second degré. Et dans une époque où le cynisme règne souvent en maître, ce type de geste cinématographique mérite déjà qu'on s'y attarde.

Le personnage de Trevor fonctionne justement parce qu'il incarne cette pureté, ce refus d'abdiquer. Il voit que les adultes ont baissé les bras, qu'ils ont accepté la laideur du monde comme une fatalité. Alors il agit. Sans plan B. Le film évite de le transformer en petit génie ou en sauveur du monde. C'est un gamin avec ses propres doutes, ses propres blessures. Ce n'est pas un messie. Et c'est sans doute ce qui rend la fin encore plus déchirante.

La mise en scène de Mimi Leder n'a rien de flamboyant, mais elle est efficace. Elle se met au service des personnages, sans chercher à briller pour elle-même. Il faut dire que la réalisatrice vient de la télévision et ça se sent parfois dans le formatage visuel. Mais elle sait aussi laisser de l'espace aux émotions, notamment dans cette séquence finale qui a fait couler bien des larmes. La bande-son, signée Thomas Newman, accompagne parfaitement l'ensemble : délicate, un peu mélancolique, jamais trop démonstrative.

Le casting, lui, tient toutes ses promesses. Kevin Spacey trouve ici un registre sobre et poignant, bien éloigné de ses rôles de manipulateurs froids. Helen Hunt est bouleversante de justesse dans le rôle de cette mère cabossée. Mais la révélation, c'est évidemment Haley Joel Osment. À l'époque, il sortait à peine de Sixième sens, et prouvait déjà qu'il avait quelque chose d'un peu hors-norme. Il ne joue pas, il est. Il porte le film sur ses épaules d'enfant, sans trembler, avec une intensité rare. Et on regrette qu'il ait peu à peu disparu des grands écrans, tant il avait un potentiel qui allait bien au-delà du simple prodige précoce.

Il y a quelque chose du Cercle des poètes disparus dans Un monde meilleur. Pas seulement pour son cadre scolaire ou son appel à se dresser contre la résignation. Mais parce qu'il interroge le pouvoir d'une idée, la capacité à briser le cycle du renoncement. On pense aussi à La vie est belle de Frank Capra, pour cette croyance qu'un petit geste peut tout changer. Ou même à À la recherche du bonheur, pour ce regard porté sur des existences cabossées, et cette foi, presqu'irrationnelle, dans une lumière au bout du tunnel.

Alors oui, tout n'est pas parfait dans Un monde meilleur. Il y a des baisses de rythme, des effets appuyés, une tendance à trop vouloir faire pleurer. Mais il y a aussi une force, une conviction, et surtout un message qu'on n'entend plus si souvent. Et parfois, c'est dans les fêlures que se glisse la sincérité. Ce film, c'est un peu ça : une utopie cabossée, mais qui persiste à croire que chacun de nous peut, s'il le décide vraiment, initier un changement.

Et si le monde ne s'en porte pas toujours mieux, nous, spectateurs, on sort de là avec une émotion tenace, difficile à secouer. Une sorte d'élan qu'on n'avait pas prévu, un frisson venu d'un gamin trop grand pour son âge, qui croyait encore qu'on pouvait tout réparer. Rien que pour ça, le film vaut d'être vu. Et revu.
Ma note84%
Vu le 7 Mars 2010


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