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· Julien   Lepage

Uno zero
Lilit Pilikian
2025

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Illustration de critique : Uno zero
Mattel n'a jamais eu peur de recycler une bonne idée, surtout quand elle appartient à quelqu'un d'autre. Après avoir décliné son Uno en une bonne dizaine de moutures : celle qui crache les cartes à la figure, celle qui se retourne, celle qui fait ci, celle qui fait ça… la firme lorgne cette fois franchement du côté du voisin. Car Uno Zero, signé Lilit Pilikian et débarqué en 2025 (rebaptisé Uno golf sous d'autres latitudes, ce qui en dit déjà long sur l'ambition), c'est ni plus ni moins le Uno à qui on aurait greffé le squelette du Skyjo. Et le clin d'œil est savoureux : voilà des années que le Skyjo d'Alexander Bernhardt se vend en jurant de détrôner le vieux Uno sur les tables familiales. La riposte de Mattel ? Devenir le Skyjo. On appelle ça un aveu déguisé.

Le principe inverse donc tout ce qu'on croyait savoir. Fini de se débarrasser de sa main : chacun étale devant soi une petite grille de cartes posées face cachée, et l'objectif devient de faire fondre son score jusqu'au zéro absolu. On pioche, on échange une grosse valeur contre une plus discrète, on retourne, on aligne couleurs et chiffres pour dégager des paires, et surtout on garde la moitié de son jeu secret. C'est là, très honnêtement, que naît le petit frisson : ces cartes cachées qu'on retourne en retenant son souffle, ce théâtre du hasard où l'on ne sait jamais si on vient de sauver sa partie ou de la saborder, ça fonctionne plutôt bien. On retrouve au passage les habituelles cartes Inversion et Passer, et un joli détail qu'il faut saluer, parce qu'il ne coûtait rien et fait plaisir : chaque carte porte désormais un petit symbole graphique pour que les daltoniens ne restent plus sur le bord de la route. Attention louable, et rare.

Le grain de sable, c'est le fameux +4. Ou plutôt les +4, parce qu'ils pleuvent. La tentation de repiocher celui qu'on vous a collé au tour précédent, pour le refourguer illico à votre voisin, est trop belle pour qu'on y résiste… sauf que le voisin fait exactement pareil, et le suivant aussi. Et la carte maudite tourne, et tourne encore, comme Bill Murray coincé dans son Un jour sans fin, condamné à revivre la même journée jusqu'à la nausée. La partie s'étire, s'enlise, menace de ne jamais finir. Il faut qu'un joueur finisse par faire son deuil et, empli d'une abnégation quasi christique, renonce à repiocher le +4 une fois de plus, le laissant enfin sombrer dans les abîmes de la défausse. Le sacrifice d'un seul pour le salut de tous ; c'est presque beau, si ce n'était surtout très long.

Alors on ne va pas se mentir, ce n'est pas la grande révolution ludique de l'année, ni même le jeu qu'on ressortira spontanément une fois les enfants couchés. Le mariage UnoSkyjo tient la route, il amuse une soirée, il occupe joliment une fin de repas, mais il ne cache pas longtemps qu'il a piqué son plat de résistance dans l'assiette du voisin. Ça se laisse jouer, ça change un peu, et parfois, avec ce genre de boîte, c'est déjà tout ce qu'on lui demandait. Rien de plus, rien de moins.
Ma note54%
Joué le 21 Juin 2026


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