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· Julien   Lepage

Vampire survivors
Luca Galante
2022

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Illustration de critique : Vampire survivors
Il y a des histoires de développement qui relèvent presque du conte de fées vidéoludique. Celle de Vampire survivors, c'est un peu ça : Luca Galante, développeur italien au chômage, se met à coder un petit jeu pendant son temps libre en 2020, dépense à peine 1 250 euros en dessins et en musiques, et balance ça sur itch.io puis Steam fin 2021 pour trois fois rien. Résultat ? En janvier 2022, le jeu explose littéralement après qu'un YouTuber s'y intéresse, passant de 12 joueurs simultanés à plus de 50 000 en quelques semaines. Une fusée. Le titre sort officiellement de son accès anticipé en octobre 2022 sur PC, avant de débarquer sur Xbox, mobiles, puis Switch et PlayStation. Et cerise sur le gâteau particulièrement inattendue : en 2023, ce petit jeu moche remporte le BAFTA du meilleur jeu, battant Elden ring et God of war Ragnarök. Vous avez bien lu.

Vampire survivors s'inscrit dans cette vague de roguelites minimalistes qui ont fleuri sur Steam ces dernières années, mais avec une particularité qui le distingue : il transforme le bullet hell en « bullet heaven ». Comprenez par là que ce n'est plus vous qui esquivez des milliers de projectiles ennemis, mais vous qui en générez des quantités obscènes pour pulvériser tout ce qui bouge. Le pitch ? Survivre trente minutes chrono face à des hordes de monstres tout droit sortis d'un Castlevania sauce Game Boy Color. Pas d'histoire compliquée, pas de cinématiques interminables : vous choisissez un personnage parmi une trentaine, vous vous baladez dans un niveau avec les touches directionnelles ou le stick analogique, et c'est tout. Littéralement. Vos armes tirent toutes seules, vous n'avez rien à faire d'autre que de vous promener en ramassant les gemmes d'expérience lâchées par les ennemis morts.

Et c'est là que le génie diabolique du titre opère. À chaque montée de niveau, on vous propose trois ou quatre améliorations : une nouvelle arme, un boost pour une arme existante, un objet passif qui améliore vos statistiques. L'astuce, c'est que certaines combinaisons d'armes et d'objets fusionnent pour créer des versions surpuissantes, transformant votre fouet basique en torrent de mort, ou vos couteaux en déluge permanent de lames rotatives. Au bout de quinze minutes, l'écran devient un feu d'artifice psychédélique où l'on distingue à peine son personnage au milieu du chaos. C'est laid, c'est illisible, c'est magnifique dans son absurdité assumée.

Parce que soyons honnêtes : graphiquement, Vampire survivors est d'une laideur qui frise l'exploit. Les sprites pixelisés semblent sortis d'un asset pack acheté en solde, les animations sont approximatives, et l'interface a tout du projet étudiant codé en une nuit. Galante raconte d'ailleurs avec autodérision que les sprites n'étaient même pas rendus à la bonne taille au début du développement, et qu'il a adoré ce rendu chaotique et mal foutu. On le comprend presque : il y a quelque chose de régressif et d'attachant dans cette esthétique volontairement cheap qui rappelle les vieux freeware qu'on téléchargeait sur des sites louches dans les années 2000.

Mais voilà, passé les cinq premières minutes où l'on se demande ce qu'on fiche là, le piège se referme. L'addiction s'installe avec une violence surprenante. Le jeu active tous les circuits de récompense du cerveau avec une efficacité de dealer professionnel : chaque ennemi tué lâche ses gemmes qui brillent, chaque niveau gagné offre son lot de choix, chaque coffre qui s'ouvre explose dans une animation digne des machines à sous les plus vicieuses (et pour cause, Galante a travaillé dans l'industrie du pari en ligne avant ça). On se dit « allez, une dernière partie », et trois heures plus tard on est toujours là, à essayer cette nouvelle combinaison d'armes qu'on vient de débloquer.

Car c'est bien ça, le tour de force : quand on pense avoir tout vu, le jeu vous balance une nouvelle couche de contenu. Vous venez de terminer tous les niveaux avec tous les personnages ? Tiens, voilà des stages secrets. Vous pensiez que la Mort qui arrive à trente minutes pour vous tuer était invincible ? Détrompez-vous, il y a des configurations qui permettent de la butter et de continuer indéfiniment. Des armes cachées, des personnages débloquables via des conditions alambiquées, des reliques planquées dans les décors... Le jeu regorge de secrets, au point qu'on se demande parfois si les développeurs ne sont pas allés un peu trop loin dans l'obscurantisme. Certaines énigmes sont franchement impossibles à résoudre sans aller fouiller sur des wikis ou des forums, ce qui casse un peu le plaisir de la découverte naturelle. C'est dommage, parce qu'on aimerait pouvoir tout trouver par soi-même, mais là, c'est mission impossible.

Le sound design mérite une mention spéciale. Les trois ou quatre pistes musicales qui tournent en boucle sont de véritables vers d'oreille, parfaitement calibrées pour maintenir la transe addictive. Ça sonne Castlevania, ça sonne rétro, ça sonne cheap, mais c'est efficace ! Après quelques heures de jeu, ces mélodies sont gravées dans votre cerveau, et vous vous surprendrez à les fredonner sous la douche. C'est basique, mais ça marche.

La durée de vie est absolument gargantuesque pour un jeu gratuit. Comptez facilement soixante à quatre-vingts heures pour voir tout le contenu, débloquer tous les secrets, tester toutes les synergies. C'est fou quand on y pense : un mec seul a créé plus de rejouabilité que la plupart des AAA à soixante-dix euros. Bien sûr, tout le monde ne tiendra pas aussi longtemps. Passé un certain cap, la répétitivité finit par pointer le bout de son nez. Les niveaux se ressemblent, les runs deviennent mécaniques, et on commence à voir les limites du système. Mais pour un jeu gratuit, difficile de se plaindre.

Alors oui, Vampire survivors n'est pas foncièrement un « bon » jeu au sens classique du terme. Il n'a ni la profondeur stratégique d'un Hades, ni l'exigence technique d'un Dead cells, ni même la cohérence artistique d'un Cult of the lamb. C'est un peu le McDo du roguelite : on sait que ce n'est pas de la grande gastronomie, mais parfois on a juste envie de bouffer un truc gras et régressif qui fait du bien au moral. C'est un excellent passe-temps, une drogue dure pour tuer le temps dans le métro ou décompresser après le boulot. Un titre qui prouve qu'on peut encore s'amuser avec une idée simple bien exécutée, sans avoir besoin de la dernière techno graphique ou d'un budget hollywoodien.

Le phénomène Vampire survivors a d'ailleurs engendré toute une ribambée de clones et d'imitateurs sur Steam et les stores mobiles, preuve que la formule fonctionne. Certains sont honnêtes, d'autres sont de vulgaires copies-collées qui ont fait râler Galante au point qu'il a dû embaucher un avocat pour les faire retirer. Mais au final, l'original reste l'original, avec son charme dégueulasse et son gameplay chirurgicalement optimisé pour rendre accro. C'est moche, c'est addictif, c'est parfois frustrant, mais on y revient.
Ma note63%
Joué le 3 Novembre 2025


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