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· Julien   Lepage

Victor et Célia
Pierre Jolivet
2019

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Illustration de critique : Victor et Célia
Derrière ses airs de petite comédie française sans conséquence, Victor et Célia arrive en 2019 comme un nouvel épisode dans la filmographie très “travail, galères et dignité” de Pierre Jolivet, déjà passé par Ma petite entreprise ou La Très Très Grande Entreprise. Cette fois, le décor n’est ni l’usine, ni le chantier, ni le polar social, mais un salon de coiffure à monter de toutes pièces, avec Arthur Dupont et Alice Belaïdi en anciens amants reconvertis en associés sous tension. Sur le papier, l’idée est plutôt jolie : raconter l’entrepreneuriat par le bas, non pas comme une success story LinkedIn avec photo de profil en chemise blanche, mais comme une succession de formulaires, d’emmerdes, de coups de fil, de banques frileuses et d’amis qu’on appelle parce qu’on n’a plus vraiment d’autre solution. Victor travaille dans une grande franchise de coiffure, mais rêve de son propre salon. Pas seulement d’un lieu où couper des cheveux : d’un endroit à lui, d’un espace de liberté, d’un petit royaume artisanal où l’on pourrait vivre de son métier sans avoir l’impression de passer ses journées à obéir à une enseigne. Le projet devait d’abord se faire avec un ami, brutalement disparu, puis reprend forme lorsqu’il recroise Célia, une ex dont la présence réveille autant d’espoirs professionnels que de vieux désordres sentimentaux. Elle accepte, mais pose une condition simple, presque comique tant on sait qu’elle ne tiendra pas : ce sera strictement professionnel. Évidemment, entre les devis, les autorisations, les charges, les travaux, les souvenirs mal cicatrisés et les regards qui durent une seconde de trop, la frontière se brouille plus vite qu’une permanente ratée. Le scénario a quelque chose de franchement séduisant dans son point de départ. Le film regarde un milieu rarement placé au centre du cinéma français : celui des artisans, des petits indépendants, des gens qui n’ont pas envie de “changer le monde”, mais juste de tenir debout sans patron sur le dos. C’est là que Pierre Jolivet est le plus à l’aise. Il sait filmer l’élan collectif, les coups de main, les combines gentilles, les solidarités de voisinage et cette petite ivresse très française qui consiste à croire qu’avec trois copains, un comptable disponible et un peu de peinture, on peut encore arracher une parcelle de liberté au monde administratif. Le film rappelle alors Ma petite entreprise, mais en version plus douce, plus sentimentale, moins mordante. Le problème, c’est que cette douceur finit aussi par l’endormir. Victor et Célia avance sur des rails très visibles. On devine les obstacles, les disputes, les réconciliations, les hésitations amoureuses, les petits retournements de situation. C’est cousu de fil blanc, et pas du fil de haute couture. Le film a du peps, de la bonne volonté, parfois même une vraie drôlerie, notamment dans quelques échanges secondaires un peu macabres entre infirmiers, mais il manque souvent de surprise. On sent la mécanique de comédie sociale-romantique tourner correctement, sans jamais vraiment s’emballer. C’est agréable, oui, mais rarement piquant. À force de vouloir donner la pêche, le film ressemble parfois à ces affiches de salle de pause avec un slogan motivant imprimé au-dessus d’un coucher de soleil. Les personnages, eux, sauvent une bonne partie de l’affaire. Victor n’est pas un héros flamboyant, et c’est plutôt une bonne chose : il a cette obstination un peu brouillonne des gens qui savent ce qu’ils ne veulent plus, sans toujours savoir comment obtenir ce qu’ils veulent vraiment. Célia, plus vive, plus tranchante, apporte une énergie qui empêche le film de sombrer dans le ronron. Leur relation fonctionne parce qu’elle n’est pas seulement romantique : elle est aussi professionnelle, économique, presque logistique. Ils ne doivent pas seulement savoir s’ils s’aiment encore ; ils doivent savoir s’ils peuvent signer des papiers ensemble, gérer des factures, supporter les mauvaises nouvelles et choisir le carrelage sans s’étrangler. C’est moins glamour qu’un baiser sous la pluie, mais probablement plus révélateur de la compatibilité d’un couple. Autour d’eux, Pierre Jolivet déploie une galerie de seconds rôles souvent sympathiques, parfois trop appuyés. La grand-mère qui prépare des petits plats, les amis infirmiers aux anecdotes douteuses, le banquier à amadouer, les soutiens de circonstance : tout ce petit monde donne au film une couleur populaire assez chaleureuse. Mais cette galerie a aussi ses limites. Certains personnages existent davantage comme des fonctions que comme de vraies présences : l’ami utile, le rigolo de service, le coup de pouce scénaristique, le représentant de l’obstacle administratif. On est loin d’une fresque sociale à la Robert Guédiguian, où chaque silhouette semble porter un monde. Ici, plusieurs personnages passent, sourient, rendent service, lâchent une vanne, puis disparaissent dans le décor. Ce que le film dit de l’entrepreneuriat est finalement plus intéressant que sa romance. Sous sa légèreté, Victor et Célia montre assez bien cette chose très simple : vouloir ouvrir une petite entreprise, ce n’est pas seulement avoir une idée et du courage. C’est affronter les banques, les délais, les normes, les devis, les charges, les autorisations, la fatigue, l’angoisse de tout perdre avant même d’avoir commencé. Le film donne envie de sauter le pas, mais il laisse aussi entendre qu’il vaut mieux avoir un solide carnet d’adresses, deux ou trois amis compétents, une famille présente et une chance raisonnable de ne pas se prendre tous les murs en même temps. Son message est donc à la fois stimulant et un peu naïf : prenez votre vie en main, oui, mais essayez quand même d’avoir un comptable sympa dans votre entourage. La mise en scène, en revanche, reste le point le plus faible. Pierre Jolivet raconte proprement, efficacement, sans lourdeur, mais sans grande invention visuelle non plus. La caméra accompagne, illustre, suit les personnages dans les salons, les rues, les bureaux, les lieux de passage, sans jamais imposer une vraie personnalité de cinéma. On comprend tout, on ne s’ennuie pas vraiment, mais on ne reçoit pas non plus cette petite secousse qui justifierait pleinement le grand écran. Visuellement, cela tire souvent vers le téléfilm familial de bonne tenue : mieux écrit et mieux joué que beaucoup de produits formatés, certes, mais pas beaucoup plus vibrant. La photographie reste sage, la bande-son discrète, l’ensemble poli. Rien ne déborde, et c’est justement ce qui manque. Heureusement, le casting apporte l’élan que la mise en scène ne trouve pas toujours. Arthur Dupont a ce charme légèrement maladroit qui convient bien à Victor : il peut être volontaire sans devenir héroïque, touchant sans demander l’aumône affective. Alice Belaïdi, elle, donne au film une bonne partie de son rythme. Elle a cette façon de rendre une réplique plus vive qu’elle ne l’est forcément sur le papier, de faire sentir l’intelligence et la fatigue dans un même regard. Le duo fonctionne, même lorsque le scénario le pousse vers des passages attendus. Dans les rôles secondaires, Bénabar et Bérengère Krief participent à cette ambiance de bande, avec une présence agréable, même si le film ne leur donne pas toujours de quoi exister au-delà de la vignette. Reste donc une impression mitigée, mais pas désagréable. Victor et Célia est une petite œuvre sympathique, sincère, correctement troussée, qui donne parfois envie de croire à la beauté simple d’un projet monté à plusieurs. C’est aussi un film trop sage, trop prévisible, un peu vain par endroits, qui frôle régulièrement le gnangnan sans toujours réussir à l’éviter. On y trouve de la fraîcheur, des acteurs attachants, une vraie tendresse pour le monde du travail et quelques observations justes sur la difficulté de construire quelque chose à soi. Mais on en sort avec le sentiment d’avoir vu une bonne idée traitée en mode mineur, comme si Pierre Jolivet avait voulu retrouver l’élan de Ma petite entreprise sans parvenir à en retrouver la nécessité. Pas honteux, pas raté, pas marquant non plus : un film de dimanche soir qui donne vaguement envie d’ouvrir un commerce, puis de vérifier son compte en banque, puis finalement de rester assis dans le canapé.
Ma note49%
Vu le 9 Janvier 2023


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