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· Julien   Lepage

Le vilain
Albert Dupontel
2009

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Illustration de critique : Le vilain
Le cinéma d'Albert Dupontel est un drôle d'oiseau : chaotique, libre, profondément humain dans sa sauvagerie. Sorti en 2009, Le vilain en est l'une des plus belles incarnations. Cette comédie noire et burlesque, co-écrite, réalisée et interprétée par Dupontel lui-même, propose une relecture cartoonesque du mythe d'Œdipe à la sauce Monty Python, avec en prime une des plus belles partitions de Catherine Frot. Rien que pour cette affiche improbable, le film méritait déjà le détour.

L'intrigue est aussi simple que brillante. Sidney Thomas, dit « le Vilain », braqueur récidiviste traqué par ses anciens complices et la police, décide de se planquer chez sa mère, Maniette, une dame pieuse, naïve, adorable… et inébranlable. Ce retour forcé dans le giron maternel va virer à la guerre froide domestique quand la brave dame découvre, preuves à l'appui, que son fiston est tout sauf un brave garçon. Dès lors, chacun ourdit des plans pour faire plier l'autre : elle pour le remettre sur le droit chemin, lui pour l'éliminer discrètement. Entre tentatives d'empoisonnement ratées, pièges de cartoon et confessions à l'odeur de naphtaline, le duel vire à la farce grinçante, et parfois tendre.

Le scénario fonctionne comme un mécanisme bien huilé, dans lequel chaque élément, aussi grotesque soit-il, a sa logique. Le film ne cherche jamais à se coller au réalisme ; au contraire, il s'en affranchit avec délectation. Certains dialogues claquent comme des bulles de BD (« En plus d'être méchant, t'es con ! »), d'autres frisent l'absurde philosophique, à l'image de cette réplique désarmante sur la peur d'aimer : « Aimer les gens… ça rend fragile. Ça rend malade. ». Il y a là une drôlerie qui flirte souvent avec la noirceur, mais qui ne perd jamais ce ton de comédie d'auteur un peu punk. L'une des plus belles idées du film reste ce « calendrier de l'Avent du démon », lorsque Maniette découvre les faux bulletins scolaires trafiqués par son fils enfant : une trouvaille visuelle et narrative à la fois cocasse et révélatrice, qui résume à elle seule l'humour et le style du film.

Les personnages sont volontairement archétypaux, mais jamais creux. Le duo mère-fils porte tout : Sidney est une espèce de Joker de banlieue pavillonnaire, rigolard, pathétique, dangereux et vulnérable. Maniette, elle, sous ses airs de grand-mère catholique en robe à fleurs, se révèle implacable, presque sadique dans sa volonté de bien faire. Leur dynamique est d'une richesse inattendue : plus il essaie de la tuer, plus elle résiste, et plus il s'humanise. À ce petit jeu-là, même la tortue Pénélope devient un personnage à part entière — accessoirement une survivante animée à la main et au cœur vengeur.

Il est difficile de ne pas y voir un film plus intime qu'il n'y paraît. Dupontel a souvent évoqué une inspiration plus tendre pour cette œuvre, comme une déclaration d'amour tordue à sa propre mère, enveloppée dans une fable trash et loufoque. Les influences sont assumées : du Terry Gilliam pour la folie visuelle, du Buster Keaton pour la précision burlesque, et un brin d'Amélie Poulain pour la nostalgie détournée (notamment dans la séquence où les objets d'enfance deviennent des reliques de déviance). Il y a aussi cette bande-son signée Christophe Julien qui lorgne vers un Yann Tiersen sous acide, un peu trop sage parfois, mais souvent bien calée dans le rythme des gags visuels.

La mise en scène est dynamique sans être hystérique. Dupontel aime filmer en grand angle, se servir des hauteurs (la fameuse scène du toit), jouer sur les ruptures de ton. Il y a du théâtre dans la façon de découper l'espace — les entrées du médecin Jean William (incarné par l'indispensable Nicolas Marié) en sont l'exemple parfait. Le montage nerveux de Christophe Pinel vient compléter un ensemble qui reste fluide malgré ses excès, et les décors — signés Cécile Deleu — contribuent à créer ce monde parallèle, à la fois familier et cartoonesque, figé dans une banlieue ouvrière désuète où le temps semble s'être arrêté quelque part dans les années 60.

Le film bénéficie surtout d'un casting hautement réjouissant. Catherine Frot, hilarante en vieille pieux-mécanique, trouve ici l'un de ses rôles les plus inattendus. Sa manière de dire « Non ! » ou de tenter de charger une mourante de transmettre un message au Saint-Esprit est d'une précision comique rare. Elle est d'ailleurs volontairement rajeunie pour incarner cette vieille dame, car Dupontel cherchait, selon ses propres mots, « un clown, pas une grand-mère ». Mission accomplie. Face à elle, lui-même campe un Vilain fascinant, tout en mimiques et en déboulés lunaires, qui préfigure parfois, étrangement, le Joker de Joaquin Phoenix dix ans plus tard — même rire nerveux, même gestuelle sur un toit ou dans des escaliers, même solitude intérieure.

Autour de ce duo, le casting secondaire est soigné : Bouli Lanners en truand rustre, Jenny Bellay en voisine pragmatique (« Mon neveu bosse dans un abattoir, il saura quoi faire »), Jeanne Cellard en mourante récalcitrante, sans oublier René Morard, dont la présence familière donne au quartier un supplément d'âme. Chaque apparition est pensée comme une saynète comique, une bulle d'ironie sociale ou de pure absurdité.

Sans être aussi radical que Bernie, Le vilain n'en reste pas moins une œuvre profondément personnelle, aussi rieuse que mélancolique. On rit beaucoup, parfois à gorge déployée, parfois d'un rire gêné. Et au détour d'une scène de fusillade ou d'une chute grotesque, on se surprend à être touché par cette étrange relation d'amour, d'indifférence et de rancune entre une mère et son fils.

Un film attachant, imparfait, mais furieusement libre, qui gagne à être revu. Il a ce goût rare de l'artisanat sincère, du burlesque à la française qui ne cherche pas à plaire à tout prix mais réussit souvent à cueillir juste. Pour ceux qui aiment Delicatessen, Bernie, ou même Là-haut… mais passé à la moulinette de la dynamite, c'est une visite à ne pas manquer.
Ma note73%
Vu le 5 Novembre 2009


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