John Wick
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Voilà un exercice de style qui mérite qu'on s'y attarde : comment un film aussi schématique que John Wick a-t-il réussi à devenir l'un des phénomènes d'action les plus discutés de la décennie ? Chad Stahelski et David Leitch, deux anciens coordinateurs de cascades — dont le premier fut le doublure-cascade attitré de Keanu Reeves sur la trilogie Matrix — signent ici leur baptême derrière la caméra, avec Keanu Reeves donc en tête d'affiche, entouré de Michael Nyqvist, Alfie Allen, Willem Dafoe et Ian McShane. Le film sort en 2014, à une époque où Keanu Reeves traîne une réputation de has-been en douceur : 47 Ronin venait de se ramasser magistralement au box-office, et sa décennie post-Matrix avait été, disons, en demi-teinte. John Wick, produit pour une vingtaine de millions de dollars, en rapportera près de quatre fois plus. Le miracle du film d'action modeste qui surperforme — mais un miracle est-il toujours mérité ? L'histoire tient sur un post-it. John Wick, ancien tueur à gages légendaire reconverti en veuf tranquille, se voit offrir par sa femme mourante un petit chien — dernier geste d'amour depuis l'au-delà pour qu'il ne sombre pas dans le néant. Sauf que le fils du parrain de la mafia russe, Iosef Tarasov — joué par Alfie Allen, croisement réussi entre la sous-merde et le gamin gâté — lorgne sa Ford Mustang 1969, débarque chez lui, lui fracasse la tête, lui vole sa voiture et, comble de l'ignominie, tue le chien. Le chien. Un beagle. Un tout petit beagle. La scène est volontairement mélodramatique, presque absurde dans son excès d'affect — et c'est précisément ce qui met le feu aux poudres. John reprend du service. New York tremble. Ce qui est honnêtement malin dans la construction du film, c'est son exposition. Les premières minutes installent quelque chose d'intrigant : comment les autres parlent de John Wick avant même qu'il fasse quoi que ce soit. Le patron de la pègre se fait dessus à l'idée de son retour, la police s'excuse poliment des coups de feu en espérant que le sang partira facilement des murs, un simple prénom suffit à vider les couloirs. On nous vend un mythe ambulant, le saint patron des tueurs à gages, surnommé « le croque-mitaine ». C'est efficace, ça crée une attente. Le problème, c'est qu'une fois John véritablement lancé dans le bain, cette attente se retrouve immédiatement et définitivement satisfaite — et du coup, tarie. Parce que oui, John Wick est exactement aussi imbattable qu'annoncé. Dès la première vraie scène d'action, on comprend qu'il ne lui arrivera rien, qu'aucun obstacle ne sera jamais vraiment insurmontable, que les enjeux sont une façade. Le film bascule alors du thriller avec du mystère au manège à sensations : bien réalisé, éventuellement plaisant, mais prévisible de bout en bout. La structure narrative emprunte sans vergogne à Taken premier du nom — le vieux loup solitaire qu'on réveille, la progression linéaire vers la cible, les alliés qui tombent, les ennemis qui s'accumulent. On est dans l'ultra-classique du film de vengeance, avec une mécanique huilée mais aucune surprise. Le scénario de Derek Kolstad a le mérite d'économiser les dialogues inutiles et d'aller droit au but, mais il s'emballe dans son propre concept : plus les scènes d'action s'enchaînent, plus le compteur de cadavres grimpe de manière franchement comique — on dépasse allègrement la centaine de morts — et plus l'ensemble ressemble à un jeu vidéo en mode facile qu'on se contente de regarder. Cinq morts. Quinze morts. Soixante-seize morts. À un moment, on attendrait presque que quelqu'un vienne passer la serpillière. John Wick lui-même n'est pas un personnage, c'est une fonction narrative. Un archétype de la toute-puissance masculine en deuil, un fantasme de compétence absolue. On ne sait rien de lui au fond — ses origines, ses motivations profondes au-delà de la vengeance immédiate, ce qu'il ressentait réellement pour sa femme — et le film n'en a cure. Les personnages secondaires ne sont guère mieux lotis : Viggo Tarasov, le parrain interprété par Michael Nyqvist, a quelques belles répliques mais reste un antagoniste de catalogue, et Iosef est tellement caricatural dans sa stupidité cruelle qu'il en devient presque attachant. Tout le monde existe uniquement pour alimenter la machine à tatanes. Thématiquement, le film effleure quelques idées pas inintéressantes — le deuil comme détonateur, l'identité construite autour d'un métier qu'on ne peut jamais vraiment quitter, la loyauté dans un milieu criminel codifié à l'extrême (l'hôtel Continental et ses règles non-écrites constituent l'élément de world-building le plus original du film). Mais aucune de ces pistes n'est vraiment creusée. Le chien mort, c'est aussi le dernier lien avec une vie normale, avec la femme aimée, avec une humanité que John avait péniblement reconstituée — c'est dit, c'est montré, et c'est aussitôt oublié au profit du prochain couloir à nettoyer. Là où Chad Stahelski est incontestablement solide, c'est dans la direction d'action. Sa maîtrise des cascades transparaît dans chaque chorégraphie : le style « gun-fu » mêlant arts martiaux et tir au pistolet est fluide, lisible, avec des plans larges qui permettent enfin de comprendre ce qu'on voit — un luxe à l'époque du montage épileptique post-La Mémoire dans la peau. La photographie de Jonathan Sela joue sur des néons bleutés et des noirs profonds, avec une certaine élégance visuelle dans les scènes nocturnes new-yorkaises. La bande-son électronique souligne efficacement les séquences d'action, même si elle verse parfois dans l'habillage sonore un peu générique qui plombe plus qu'il ne sert. Les effets sont fonctionnels, sans esbroufe excessive — on sent le budget limité, mais géré intelligemment. Keanu Reeves, parlons-en. En VF, Damien Ferrette lui prête sa voix, et l'ensemble est cohérent. L'acteur est physiquement engagé — il s'est entraîné plusieurs mois en jiu-jitsu brésilien, judo et tir tactique pour le rôle, et ça se voit, les séquences de combat ont une authenticité corporelle rare. Le problème, c'est que son John Wick est presque entièrement silencieux, regard vide et mâchoire serrée, ce qui fonctionne pendant trente minutes et devient ensuite une limite. On l'a vu faire mieux — son Neo dans Matrix bénéficiait d'une progression dramatique, d'une intériorité — ici, on lui demande essentiellement d'être un beau meuble qui casse des mâchoires. Willem Dafoe est sous-utilisé de manière presque criminelle, Ian McShane apporte sa présence habituelle de sage taiseux avec classe, et Alfie Allen rejoue avec enthousiasme sa partition de lâche odieux rodée dans Game of Thrones. Au bout du compte, John Wick est un film qui tient ses promesses du moment qu'on n'en attendait pas grand-chose — une série de scènes d'action bien exécutées, un univers esquissé avec quelque ambition, un Keanu Reeves en mode automatique qui reste malgré tout une présence sympathique à l'écran. Mais le manque d'enjeux réels, la prévisibilité absolue, et une histoire qui se fait de plus en plus squelettique à mesure que le compteur de morts augmente finissent par transformer la séance en exercice de style répétitif. Pour quelque chose de plus équilibré entre action et profondeur, on ira plutôt du côté de Collatéral ou du premier Equalizer. John Wick, lui, restera ce film qu'on regarde une fois, sans déplaisir, sans enthousiasme non plus — et dont on retient surtout que tuer le chien, c'était vraiment une mauvaise idée.
Ma note43%
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