Largo Winch
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Adapter Largo Winch au cinéma, c'était l'une de ces évidences que tout le monde attendait sans vraiment y croire. La bande dessinée de Jean Van Hamme et Philippe Francq — milliardaire orphelin, complots financiers à l'échelle planétaire, cascades en col ouvert — semblait taillée pour le grand écran depuis le premier album paru en 1990. Et pourtant, les droits avaient dormi pendant plus de vingt ans dans les tiroirs d'un producteur, Serge Silberman, avant que la Pan Européenne ne relève enfin le gant. C'est Jérôme Salle, auréolé d'un Anthony Zimmer qui avait su séduire le grand public à défaut de convaincre les cinéphiles, qui hérite du bébé. Et le bébé, disons-le tout de suite, a quelques problèmes de croissance.
Nerio Winch est retrouvé noyé au large d'un yacht, ce qui n'est jamais bon signe pour la suite. Le fondateur du Groupe W, empire tentaculaire dont on ne saura finalement pas grand-chose, laisse derrière lui un vide et un secret : un fils adoptif, Largo, croupissant dans une prison amazonienne pour trafic de drogue dont il est naturellement innocent. Pendant qu'il tente de s'en extraire, les charognards du conseil d'administration s'agitent, les trahisons s'amorcent, et la mécanique du complot se met en branle avec la placidité d'une horlogerie suisse. Le scénario mélange les deux premiers albums de la série (L'héritier et Le groupe W) dans un shaker pas toujours heureux, jonglant entre le présent et le passé via une accumulation de flashbacks qui brouillent plus qu'ils n'éclairent. On y voit Largo enfant en Bosnie, adolescent dans les rues de Sarajevo, adulte en cavale sous les tropiques ; autant de strates temporelles que le film empile sans jamais les souder vraiment. Le spectateur non familier de la BD s'y perd par moments ; le fan, lui, s'énerve pour d'autres raisons.
Le problème de fond, avec cette adaptation, c'est qu'elle ne sait pas très bien ce qu'elle veut être. Jérôme Salle a déclaré vouloir faire un film « européen, non à la française » : ambition louable, mais qui se traduit ici par une américanisation de surface plutôt qu'une vraie vision. On a affaire à un film de producteur calibré, comme l'écrit sans ménagement Yannick Vély sur FilmDeCulte, « dépourvu de la moindre aspérité formelle ou thématique ». Télérama taille encore plus court, résumant le film à un « blockbuster gaulois qui se contente d'étaler son gros budget avec la même arrogance que son héros parvenu ». Cruel, mais pas tout à fait faux. L'intrigue financière, qui constitue précisément le sel de la BD (cette façon qu'a Van Hamme de vulgariser les rouages de la haute finance tout en les rendant palpitants) se résume ici à quelques répliques expédiées entre deux scènes de bagarre. Le groupe W reste une abstraction, un décor de toile peinte derrière lequel on agite des méchants en costard.
Les personnages secondaires en souffrent directement. Kristin Scott Thomas, dans le rôle de l'implacable Ann Ferguson, traverse le film en mode minimum syndical, comme si son personnage n'avait été écrit que pour signaler qu'il existe une antagoniste féminine. Karel Roden, en homme de main d'Europe centrale, joue la même partition de méchant qu'il a déjà interprétée dans une dizaine de productions internationales : on l'attend presqu'au tournant. Seul Gilbert Melki, en Freddy l'ange gardien trouble, apporte un peu de chair et de nuance à l'ensemble. Miki Manojlovi?, en Nerio, a beau n'apparaître que dans les flashbacks et les scènes d'ouverture, il impose une présence paternelle qui donne envie d'avoir vu le film qui lui aurait vraiment été consacré. Mélanie Thierry, quant à elle, incarne une jeune femme dont l'existence scénaristique se résume peu ou prou à croiser la route du héros au bon moment.
Le grand sujet du film est pourtant là, sous la surface : la transmission, la légitimité, le poids d'un héritage non désiré. Largo n'a pas choisi d'être riche, n'a pas choisi son père, n'a pas choisi cet empire qui lui tombe dessus comme une malédiction. Il y a quelque chose d'intéressant à gratter là : quelque chose qui fait écho, d'ailleurs, à la structure d'origine dans Batman begins, autre film fondateur d'une franchise où l'on consacre l'essentiel du premier volet à l'enfance et la formation du héros. Mais Jérôme Salle n'appuie jamais vraiment sur cette dimension existentielle. Largo hérite, Largo se bat, Largo enquête… et le film avance, sans jamais s'arrêter assez longtemps pour laisser souffler l'émotion.
Côté réalisation, le film se regarde sans déplaisir formel, même si Denis Rouden à la photo livre une image propre et sans relief particulier : le genre de photographie correcte qui ne surprend à aucun moment. Les décors sont somptueux sur le papier (Bosnie, Amazonie, Hong Kong), mais la mise en scène n'en tire pas grand profit, réduisant ces cartes postales à de simples changements de plateau. Les scènes d'action souffrent d'une nervosité de caméra qui, en 2008, commence à sentir le syndrome post-La mort dans la peau : on secoue, on découpe, on accélère, comme si l'agitation valait à elle seule de l'intensité. Chronic'art résume l'ensemble comme « un bout-à-bout de séquences sans affects qui transpire le travail de repérages » : sévère, mais cette impression d'itinéraire touristique soigneusement planifié est difficile à évacuer complètement. La bande originale d'Alexandre Desplat habille tout ça d'un tapis orchestral solide sans être mémorable : le genre de partition qui fait le job et disparaît de la mémoire avec le générique de fin.
Le choix de Tomer Sisley dans le rôle-titre a demandé à Jérôme Salle et à sa directrice de casting de passer en revue la quasi-totalité des acteurs francophones âgés de 20 à 35 ans, poussant les recherches jusqu'au Canada, aux États-Unis et au Maroc, selon les propres mots du réalisateur. On mesure l'ampleur du problème quand on comprend que Largo Winch, dans la BD, ressemble davantage à un croisement entre Brad Pitt et un mannequin Vogue Homme qu'à l'acteur comique franco-israélien que le grand public connaissait alors surtout pour ses rôles de Français moyen. Sisley s'en sort mieux qu'on ne l'aurait parié : il a la présence physique, un charme brut qui fonctionne dans les scènes d'action, et une vraie capacité à suggérer la fragilité intérieure sous l'écorce virile. Il n'est juste pas Largo Winch. Pas vraiment. Pas dans l'esprit. Il joue un personnage d'action de bon niveau, sans atteindre la dimension romanesque du personnage de papier. Kristin Scott Thomas, anglaise parfaite dans un rôle qui n'a pas besoin qu'elle soit parfaite, fait ce qu'on lui demande. Rien de plus.
Au bout du compte, Largo Winch a certes franchi la barre du million d'entrées ; ce qui prouve que le public français avait faim d'un film d'action hexagonal capable de tenir la distance. C'est honnête. C'est techniquement compétent. Et c'est, à peu près tout. Le film reste sur le palier de ce qu'il aurait pu être : une vraie proposition de cinéma populaire avec du muscle et du cerveau, à la manière du renouveau bondien que Casino Royale venait d'accomplir deux ans plus tôt.
Nerio Winch est retrouvé noyé au large d'un yacht, ce qui n'est jamais bon signe pour la suite. Le fondateur du Groupe W, empire tentaculaire dont on ne saura finalement pas grand-chose, laisse derrière lui un vide et un secret : un fils adoptif, Largo, croupissant dans une prison amazonienne pour trafic de drogue dont il est naturellement innocent. Pendant qu'il tente de s'en extraire, les charognards du conseil d'administration s'agitent, les trahisons s'amorcent, et la mécanique du complot se met en branle avec la placidité d'une horlogerie suisse. Le scénario mélange les deux premiers albums de la série (L'héritier et Le groupe W) dans un shaker pas toujours heureux, jonglant entre le présent et le passé via une accumulation de flashbacks qui brouillent plus qu'ils n'éclairent. On y voit Largo enfant en Bosnie, adolescent dans les rues de Sarajevo, adulte en cavale sous les tropiques ; autant de strates temporelles que le film empile sans jamais les souder vraiment. Le spectateur non familier de la BD s'y perd par moments ; le fan, lui, s'énerve pour d'autres raisons.
Le problème de fond, avec cette adaptation, c'est qu'elle ne sait pas très bien ce qu'elle veut être. Jérôme Salle a déclaré vouloir faire un film « européen, non à la française » : ambition louable, mais qui se traduit ici par une américanisation de surface plutôt qu'une vraie vision. On a affaire à un film de producteur calibré, comme l'écrit sans ménagement Yannick Vély sur FilmDeCulte, « dépourvu de la moindre aspérité formelle ou thématique ». Télérama taille encore plus court, résumant le film à un « blockbuster gaulois qui se contente d'étaler son gros budget avec la même arrogance que son héros parvenu ». Cruel, mais pas tout à fait faux. L'intrigue financière, qui constitue précisément le sel de la BD (cette façon qu'a Van Hamme de vulgariser les rouages de la haute finance tout en les rendant palpitants) se résume ici à quelques répliques expédiées entre deux scènes de bagarre. Le groupe W reste une abstraction, un décor de toile peinte derrière lequel on agite des méchants en costard.
Les personnages secondaires en souffrent directement. Kristin Scott Thomas, dans le rôle de l'implacable Ann Ferguson, traverse le film en mode minimum syndical, comme si son personnage n'avait été écrit que pour signaler qu'il existe une antagoniste féminine. Karel Roden, en homme de main d'Europe centrale, joue la même partition de méchant qu'il a déjà interprétée dans une dizaine de productions internationales : on l'attend presqu'au tournant. Seul Gilbert Melki, en Freddy l'ange gardien trouble, apporte un peu de chair et de nuance à l'ensemble. Miki Manojlovi?, en Nerio, a beau n'apparaître que dans les flashbacks et les scènes d'ouverture, il impose une présence paternelle qui donne envie d'avoir vu le film qui lui aurait vraiment été consacré. Mélanie Thierry, quant à elle, incarne une jeune femme dont l'existence scénaristique se résume peu ou prou à croiser la route du héros au bon moment.
Le grand sujet du film est pourtant là, sous la surface : la transmission, la légitimité, le poids d'un héritage non désiré. Largo n'a pas choisi d'être riche, n'a pas choisi son père, n'a pas choisi cet empire qui lui tombe dessus comme une malédiction. Il y a quelque chose d'intéressant à gratter là : quelque chose qui fait écho, d'ailleurs, à la structure d'origine dans Batman begins, autre film fondateur d'une franchise où l'on consacre l'essentiel du premier volet à l'enfance et la formation du héros. Mais Jérôme Salle n'appuie jamais vraiment sur cette dimension existentielle. Largo hérite, Largo se bat, Largo enquête… et le film avance, sans jamais s'arrêter assez longtemps pour laisser souffler l'émotion.
Côté réalisation, le film se regarde sans déplaisir formel, même si Denis Rouden à la photo livre une image propre et sans relief particulier : le genre de photographie correcte qui ne surprend à aucun moment. Les décors sont somptueux sur le papier (Bosnie, Amazonie, Hong Kong), mais la mise en scène n'en tire pas grand profit, réduisant ces cartes postales à de simples changements de plateau. Les scènes d'action souffrent d'une nervosité de caméra qui, en 2008, commence à sentir le syndrome post-La mort dans la peau : on secoue, on découpe, on accélère, comme si l'agitation valait à elle seule de l'intensité. Chronic'art résume l'ensemble comme « un bout-à-bout de séquences sans affects qui transpire le travail de repérages » : sévère, mais cette impression d'itinéraire touristique soigneusement planifié est difficile à évacuer complètement. La bande originale d'Alexandre Desplat habille tout ça d'un tapis orchestral solide sans être mémorable : le genre de partition qui fait le job et disparaît de la mémoire avec le générique de fin.
Le choix de Tomer Sisley dans le rôle-titre a demandé à Jérôme Salle et à sa directrice de casting de passer en revue la quasi-totalité des acteurs francophones âgés de 20 à 35 ans, poussant les recherches jusqu'au Canada, aux États-Unis et au Maroc, selon les propres mots du réalisateur. On mesure l'ampleur du problème quand on comprend que Largo Winch, dans la BD, ressemble davantage à un croisement entre Brad Pitt et un mannequin Vogue Homme qu'à l'acteur comique franco-israélien que le grand public connaissait alors surtout pour ses rôles de Français moyen. Sisley s'en sort mieux qu'on ne l'aurait parié : il a la présence physique, un charme brut qui fonctionne dans les scènes d'action, et une vraie capacité à suggérer la fragilité intérieure sous l'écorce virile. Il n'est juste pas Largo Winch. Pas vraiment. Pas dans l'esprit. Il joue un personnage d'action de bon niveau, sans atteindre la dimension romanesque du personnage de papier. Kristin Scott Thomas, anglaise parfaite dans un rôle qui n'a pas besoin qu'elle soit parfaite, fait ce qu'on lui demande. Rien de plus.
Au bout du compte, Largo Winch a certes franchi la barre du million d'entrées ; ce qui prouve que le public français avait faim d'un film d'action hexagonal capable de tenir la distance. C'est honnête. C'est techniquement compétent. Et c'est, à peu près tout. Le film reste sur le palier de ce qu'il aurait pu être : une vraie proposition de cinéma populaire avec du muscle et du cerveau, à la manière du renouveau bondien que Casino Royale venait d'accomplir deux ans plus tôt.
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