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· Julien   Lepage

Laissez-moi rêver encore
George Albert Smith
1900

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Illustration de critique : Laissez-moi rêver encore
Rien ne prépare vraiment à la petite incongruité que propose Laissez-moi rêver encore. Ce très court film, coincé quelque part entre une plaisanterie victorienne et un exercice de laboratoire, se regarde aujourd'hui comme on feuillette un carnet d'expériences : avec un mélange de curiosité, de sourire poli et d'intérêt sincère pour ce qu'il inaugure, plus que pour ce qu'il raconte.

La situation est simple : un vieil homme s'accorde un moment de rêve galant en compagnie d'une jeune femme, jusqu'à ce que tout se brouille — littéralement — et qu'il retrouve à ses côtés sa véritable épouse, éveillée juste assez pour lui renvoyer la dureté du réel. L'effet fonctionne parce que George Albert Smith, au lieu de recourir à une coupe franche, a l'audace d'utiliser un passage au flou pour relier les deux plans. Vu en 2017, cet effet paraît naïf, mais on devine à quel point il pouvait impressionner à l'époque, quand l'idée même de représenter un état mental au cinéma relevait encore de la science-fiction.

L'ensemble possède un rythme agréable, une mise en scène étonnamment lisible pour une œuvre aussi ancienne, et un humour qui, sans provoquer l'hilarité, fonctionne par sa simplicité. La scène finale, où le couple se tourne le dos avant de se rendormir, a quelque chose de délicieusement mesquin : un humour de couple qui n'a rien perdu de sa force, même après plus d'un siècle. On retrouve un peu de l'espièglerie qu'on verra plus tard chez Charlie Chaplin dans les premiers sketches domestiques, même si Smith reste évidemment plus sobre.

Il ne faut pas en attendre plus que ce qu'il promet : un petit sketch, absurde juste ce qu'il faut, efficace dans sa brièveté et suffisamment bien monté pour conserver encore aujourd'hui un charme modeste. Aucun plan ne mérite une analyse interminable, mais l'ingéniosité technique, la clarté du propos et la petite pointe de mauvaise foi conjugale suffisent à lui donner une place agréable dans l'histoire du cinéma. On sort de la projection amusé, conscient d'avoir vu une étape plus qu'une œuvre majeure, mais satisfait d'avoir observé de près la naissance d'un langage visuel que nous tenons désormais pour acquis.

Si tous les films expérimentaux de 1900 pouvaient vieillir avec autant de bonne volonté, l'archéologie du cinéma aurait bien moins l'air d'une discipline pour rats de bibliothèque. Ici, rien de pesant : juste une minute et quelques poussières qui rappellent que l'inventivité n'a pas besoin de durée pour se faire remarquer.
Ma note59%
Vu le 8 Août 2017


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