Le Woody Woodpecker show
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Difficile d'imaginer destin télévisuel plus symptomatique de son époque que celui du Woody Woodpecker show. Diffusée à partir du 3 octobre 1957 sur ABC, la série est l'œuvre — si l'on peut appeler ça une œuvre — de Walter Lantz, le producteur-animateur qui avait fait de son pivert anthropomorphe l'une des mascottes les plus reconnaissables du cinéma d'animation américain depuis 1940. Sauf que là, en 1957, on n'est plus au cinéma. On est à la télévision, et Lantz lui-même ne s'en cache pas : il a admis sans honte avoir été « forcé » dans le médium, convaincu que les cartoons pour salles seraient bientôt « éteints ». Ce n'est pas exactement le genre de déclaration d'amour qui inspire confiance dans le projet qu'on s'apprête à regarder.
Woody Woodpecker, ce pivert bleu à huppe rouge et au rire stridentn a été inventé dans les studios de Lantz par le scénariste Ben « Bugs » Hardaway, le même homme qui avait posé les fondations de Bugs Bunny et de Daffy Duck chez Warner. Il s'agit d'une créature de cinéma recyclée pour la télévision. Le show se présente comme une émission de trente minutes mêlant des courts-métrages d'animation tirés des archives du studio à des segments en prises de vues réelles intitulés A moment with Walter Lantz, dans lesquels le producteur se mettait lui-même en scène pour expliquer aux enfants le fonctionnement d'un studio d'animation. Ces inserts pédagogiques, réalisés par Jack Hannah — fraîchement débarqué des studios Disney —, constituent en réalité l'essentiel de ce que la série apporte de « neuf ». Le reste, c'est du réchauffé.
C'est là le cœur du problème. Le Woody Woodpecker show n'est pas une série au sens narratif du terme : c'est un catalogue de courts préexistants, une vitrine commerciale déguisée en programme pour enfants, sponsorisée par Kellogg's et conçue d'abord et avant tout pour rentabiliser un catalogue qui ne trouvait plus preneur dans les salles obscures. Les épisodes n'ont ni continuité ni arc dramatique. Chaque cartoon est une unité close sur elle-même, souvent tourné une décennie avant sa diffusion télévisée, dans un style graphique et un registre comique qui n'évoluent pas d'un épisode à l'autre. On assiste moins à une série qu'à une diffusion organisée de rediffusions.
Woody lui-même ne facilite pas l'adhésion. Dans ses meilleures années — les années 1940, celles d'un personnage encore cinglé, nerveux, imprévisible, proche en énergie du Daffy Duck d'origine —, il avait quelque chose de jubilatoire. Mais la version de 1957 est un pivert assagi, lissé, dont le caractère « loufoque » a été progressivement arrondi pour coller à une époque qui préfère ses héros un peu moins dérangeants. Le passage de voix du bouillant Mel Blanc (qui avait créé le timbre originel avant de signer un contrat d'exclusivité avec Warner Bros.) à Grace Stafford, épouse de Lantz, incarne bien cette évolution : la voix de Stafford, plus douce, plus enfantine, a accompagné un redesign général du personnage vers quelque chose de moins acide, de moins mordant. Anecdote savoureuse au passage : Grace Stafford avait d'abord été refusée aux auditions par son propre mari, Lantz estimant qu'une femme ne pouvait pas doubler un personnage masculin, avant qu'elle ne soumette anonymement sa propre bande et que le studio la sélectionne sans savoir à qui ils avaient affaire. Elle a ensuite exigé de ne pas être créditée au générique, craignant la réaction du public. On appréciera l'ironie.
Les autres personnages qui gravitent autour de Woody — Andy Panda, le manchot Chilly Willy, le morse Wally Walrus, le vautour Buzz Buzzard — ne dépassent jamais le stade de faire-valoir. Aucun n'est écrit avec suffisamment de consistance pour exister au-delà de sa fonction mécanique dans le gag. Wally Walrus est la victime, Buzz Buzzard est l'antagoniste, et ainsi de suite, dans un schéma qui se répète à l'identique sans jamais proposer de variation significative. Les ressorts comiques — Woody qui vole, qui se bagarre, qui cherche à manger, qui fait des dégâts — sont posés dès les premières minutes et ne se renouvellent pas. On est loin de la sophistication narrative d'un Tex Avery ou de la précision chorégraphique des meilleurs Chuck Jones.
Sur le plan thématique, la série ne prétend à rien. Woody est un personnage égoïste et anarchique dans un monde qui tente sans succès de le discipliner. C'est une formule classique du cartoon américain, fondée sur le renversement des rapports de force et la revanche du faible sur le fort ; à ceci près que Woody n'est pas vraiment un faible, juste un incontrôlable. Dans les années 1940, cette énergie avait une charge subversive réelle ; en 1957, sur un créneau télévisé sponsorisé par des céréales pour enfants, elle est domestiquée, vidée de sa sève.
Visuellement, la série accuse son âge avec une franchise désarmante. Les cartoons les plus anciens du lot présentent un soin graphique qu'on peut respecter dans son contexte historique : le travail d'Alex Lovy sur les premiers courts, les couleurs franches et les décors stylisés. Mais la cohérence visuelle d'ensemble est inexistante. Les épisodes se succèdent sans fil directeur esthétique, les styles d'animation varient selon les réalisateurs et les années de production, et le format télévisuel de l'époque aplatit tout ce que le Technicolor cinéma avait pu sublimer. Les segments live de Lantz, en noir et blanc ou en couleurs ternes, ajoutent une strate de laideur fonctionnelle qui ne sert pas l'ensemble.
La bande-son, elle, mérite une mention particulière… pas forcément flatteuse. Le fameux rire de Woody, inventé par Mel Blanc et utilisé comme effet sonore récurrent jusque dans les années 1950, est l'un de ces sons conçus pour marquer les mémoires. Il y réussit, mais à force de répétition mécanique, il finit par fonctionner comme un marqueur pavlovien vaguement agaçant plutôt que comme une signature comique. La musique de Clarence Wheeler et de Paul J. Smith, efficace dans ses origines cinéma, sonne dans ce contexte télévisé comme un habillage automatique, interchangeable.
Ce Woody Woodpecker show dit moins quelque chose sur l'art de l'animation que sur l'économie de l'animation en crise. C'est un produit de survie : honnête dans son opportunisme, mais limité dans ses ambitions. Il y a dans ces trente minutes hebdomadaires quelque chose de nostalgique pour qui a grandi avec le pivert sur petit écran, et les meilleurs courts-métrages du lot (ceux des années 1940, quand Woody était encore un vrai chaos sur pattes) conservent une efficacité comique indéniable. Mais en tant que série à part entière, elle ne tient pas la comparaison avec ce que proposaient simultanément des studios mieux armés conceptuellement.
Woody Woodpecker, ce pivert bleu à huppe rouge et au rire stridentn a été inventé dans les studios de Lantz par le scénariste Ben « Bugs » Hardaway, le même homme qui avait posé les fondations de Bugs Bunny et de Daffy Duck chez Warner. Il s'agit d'une créature de cinéma recyclée pour la télévision. Le show se présente comme une émission de trente minutes mêlant des courts-métrages d'animation tirés des archives du studio à des segments en prises de vues réelles intitulés A moment with Walter Lantz, dans lesquels le producteur se mettait lui-même en scène pour expliquer aux enfants le fonctionnement d'un studio d'animation. Ces inserts pédagogiques, réalisés par Jack Hannah — fraîchement débarqué des studios Disney —, constituent en réalité l'essentiel de ce que la série apporte de « neuf ». Le reste, c'est du réchauffé.
C'est là le cœur du problème. Le Woody Woodpecker show n'est pas une série au sens narratif du terme : c'est un catalogue de courts préexistants, une vitrine commerciale déguisée en programme pour enfants, sponsorisée par Kellogg's et conçue d'abord et avant tout pour rentabiliser un catalogue qui ne trouvait plus preneur dans les salles obscures. Les épisodes n'ont ni continuité ni arc dramatique. Chaque cartoon est une unité close sur elle-même, souvent tourné une décennie avant sa diffusion télévisée, dans un style graphique et un registre comique qui n'évoluent pas d'un épisode à l'autre. On assiste moins à une série qu'à une diffusion organisée de rediffusions.
Woody lui-même ne facilite pas l'adhésion. Dans ses meilleures années — les années 1940, celles d'un personnage encore cinglé, nerveux, imprévisible, proche en énergie du Daffy Duck d'origine —, il avait quelque chose de jubilatoire. Mais la version de 1957 est un pivert assagi, lissé, dont le caractère « loufoque » a été progressivement arrondi pour coller à une époque qui préfère ses héros un peu moins dérangeants. Le passage de voix du bouillant Mel Blanc (qui avait créé le timbre originel avant de signer un contrat d'exclusivité avec Warner Bros.) à Grace Stafford, épouse de Lantz, incarne bien cette évolution : la voix de Stafford, plus douce, plus enfantine, a accompagné un redesign général du personnage vers quelque chose de moins acide, de moins mordant. Anecdote savoureuse au passage : Grace Stafford avait d'abord été refusée aux auditions par son propre mari, Lantz estimant qu'une femme ne pouvait pas doubler un personnage masculin, avant qu'elle ne soumette anonymement sa propre bande et que le studio la sélectionne sans savoir à qui ils avaient affaire. Elle a ensuite exigé de ne pas être créditée au générique, craignant la réaction du public. On appréciera l'ironie.
Les autres personnages qui gravitent autour de Woody — Andy Panda, le manchot Chilly Willy, le morse Wally Walrus, le vautour Buzz Buzzard — ne dépassent jamais le stade de faire-valoir. Aucun n'est écrit avec suffisamment de consistance pour exister au-delà de sa fonction mécanique dans le gag. Wally Walrus est la victime, Buzz Buzzard est l'antagoniste, et ainsi de suite, dans un schéma qui se répète à l'identique sans jamais proposer de variation significative. Les ressorts comiques — Woody qui vole, qui se bagarre, qui cherche à manger, qui fait des dégâts — sont posés dès les premières minutes et ne se renouvellent pas. On est loin de la sophistication narrative d'un Tex Avery ou de la précision chorégraphique des meilleurs Chuck Jones.
Sur le plan thématique, la série ne prétend à rien. Woody est un personnage égoïste et anarchique dans un monde qui tente sans succès de le discipliner. C'est une formule classique du cartoon américain, fondée sur le renversement des rapports de force et la revanche du faible sur le fort ; à ceci près que Woody n'est pas vraiment un faible, juste un incontrôlable. Dans les années 1940, cette énergie avait une charge subversive réelle ; en 1957, sur un créneau télévisé sponsorisé par des céréales pour enfants, elle est domestiquée, vidée de sa sève.
Visuellement, la série accuse son âge avec une franchise désarmante. Les cartoons les plus anciens du lot présentent un soin graphique qu'on peut respecter dans son contexte historique : le travail d'Alex Lovy sur les premiers courts, les couleurs franches et les décors stylisés. Mais la cohérence visuelle d'ensemble est inexistante. Les épisodes se succèdent sans fil directeur esthétique, les styles d'animation varient selon les réalisateurs et les années de production, et le format télévisuel de l'époque aplatit tout ce que le Technicolor cinéma avait pu sublimer. Les segments live de Lantz, en noir et blanc ou en couleurs ternes, ajoutent une strate de laideur fonctionnelle qui ne sert pas l'ensemble.
La bande-son, elle, mérite une mention particulière… pas forcément flatteuse. Le fameux rire de Woody, inventé par Mel Blanc et utilisé comme effet sonore récurrent jusque dans les années 1950, est l'un de ces sons conçus pour marquer les mémoires. Il y réussit, mais à force de répétition mécanique, il finit par fonctionner comme un marqueur pavlovien vaguement agaçant plutôt que comme une signature comique. La musique de Clarence Wheeler et de Paul J. Smith, efficace dans ses origines cinéma, sonne dans ce contexte télévisé comme un habillage automatique, interchangeable.
Ce Woody Woodpecker show dit moins quelque chose sur l'art de l'animation que sur l'économie de l'animation en crise. C'est un produit de survie : honnête dans son opportunisme, mais limité dans ses ambitions. Il y a dans ces trente minutes hebdomadaires quelque chose de nostalgique pour qui a grandi avec le pivert sur petit écran, et les meilleurs courts-métrages du lot (ceux des années 1940, quand Woody était encore un vrai chaos sur pattes) conservent une efficacité comique indéniable. Mais en tant que série à part entière, elle ne tient pas la comparaison avec ce que proposaient simultanément des studios mieux armés conceptuellement.
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