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· Julien   Lepage

Yacht people, tome 2 : Au dessus c'est le Soleil
Dieudonné, Alain Soral et Zéon
2014

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Illustration de critique : Yacht people, tome 2 : Au dessus c'est le Soleil
Difficile de savoir par où commencer avec un objet éditorial aussi particulier que ce second tome de Yacht People. Disons simplement que quand Alain Soral signe le scénario, Dieudonné les dialogues et Zéon les dessins, on n'achète pas vraiment une bande dessinée : on achète un acte militant emballé dans du papier glacé. La distinction mérite d'être posée d'entrée, parce qu'elle conditionne tout le reste.

Le diptyque Yacht people constitue à ce jour la seule incursion du trio dans la bande dessinée : une collaboration née dans l'écosystème fermé d'Égalité et Réconciliation et de la maison d'édition Kontre Kulture, sans jamais avoir bénéficié d'une seule recension dans un média spécialisé. Pas un mot dans Actua BD, pas une ligne dans Zoo ou dBD. Ce silence assumé, revendiqué même, fait partie du dispositif : la BD se vend comme une œuvre interdite de séjour dans les médias institutionnels, et ses 8 000 exemplaires écoulés sans publicité officielle viennent valider le narratif de la persécution. C'est habile, il faut le reconnaître. Mais ça ne fait pas une bonne BD pour autant.

L'histoire, telle qu'elle se présente dans ce tome conclusif, est celle d'un huis clos ultra-violent sur un yacht de luxe où deux groupes humains que tout oppose finissent par s'entretuer dans un festival d'hémoglobine déconseillé aux moins de seize ans. Des people, des politiques, des milliardaires d'un côté ; des laissés-pour-compte d'un autre. Le tout se déroule dans une surenchère d'action à la sauce hollywoodienne : Piège en haute mer version dissidence, si vous voulez une référence rapide. Les personnalités caricaturées sont reconnaissables — Bernard-Henri Lévy, Henry Kissinger, d'autres figures du paysage médiatico-politique passent à la moulinette — et c'est sans doute le seul moment où le lecteur se redresse sur sa chaise.

Sauf que le scénario de Soral ne construit rien. Il accumule. Les scènes s'enchaînent comme des GIFs animés sans lien logique entre eux : explosion, fusillade, mort, explosion, fusillade, mort. On est moins dans la narration que dans le clip de promo, avec juste assez de fil rouge pour que le mot « histoire » reste techniquement applicable. Quant aux dialogues de Dieudonné, l'homme qui sur scène a démontré un vrai sens du rythme comique, ils déçoivent franchement. On est loin de la précision de ses spectacles : ici, c'est mou, parfois laborieux, comme si le projet avait été traité en tâche secondaire entre deux tournées. Un fan de ses one-man-shows n'y retrouvera pas grand-chose.

Ce qui sauve partiellement l'album, c'est Zéon. Les planches sont denses, les couleurs saturées à l'extrême — trop, diront certains — et chaque page recèle une quantité déraisonnable de détails cachés, de clins d'œil, de petites blagues visuelles que l'on débusque à la troisième lecture. C'est le genre de dessin où l'on passe plus de temps à chercher les easter eggs qu'à suivre l'intrigue, ce qui est à la fois un compliment pour le dessinateur et un aveu d'échec pour le reste. Quand le meilleur argument pour relire un album, c'est « il y a plein de choses à trouver dans les coins », c'est que l'histoire principale n'a pas suffi à vous retenir.

Le problème de fond, c'est que Yacht People veut faire la satire de la décadence occidentale en reproduisant exactement cette décadence : la vulgarité, la surenchère, la gratuité. La démonstration se mange la queue. Là où un Vuillemin — auquel certains ont comparé le style de Zéon — maintient une distance ironique qui rend le trash supportable et même jubilatoire, ici la distanciation n'existe pas vraiment. On est dans le dedans, pas dans le surplomb. La satire, pour fonctionner, suppose qu'on ne soit pas totalement solidaire de ce qu'on raille.

En refermant l'album, le sentiment dominant est celui d'une occasion manquée. Avec trois auteurs à la personnalité aussi marquée, un concept de huis clos potentiellement tendu et une cible satirique large, on pouvait espérer quelque chose de plus cinglant, de plus construit, de plus mémorable. Ce qu'on a, c'est un objet de collection pour le public déjà convaincu, un artefact culturel intéressant à étudier de l'extérieur, et une bande dessinée assez médiocre pour quiconque vient chercher une histoire.
Ma note29%
Lu le 10 Février 2018


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