Yacht people, tome 1 : Quenelle en haute mer
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Trois noms sur une couverture aux couleurs si criardes qu'on croirait qu'un pot de Stabilo a explosé dans une imprimerie : Soral au scénario, Dieudonné aux dialogues, Zéon au dessin. Le premier est essayiste polémiste, dont le talent littéraire s'est surtout exercé dans le pamphlet et l'essai (Comprendre l'Empire date de l'année précédente). Le deuxième est l'un des humoristes les plus doués de sa génération, capable sur scène d'un timing et d'une férocité que peu de ses contemporains peuvent revendiquer. Le troisième est un graffeur devenu illustrateur numérique, dont c'est ici la première bande dessinée publiée, éditée par les propres structures de ses deux comparses : Kontre Kulture et les Productions de la Plume. Autant dire qu'on ne trouvera pas Yacht people au rayon BD de la Fnac, ni même chez Album ou Bulles en Tête. La BD est sortie le 11 septembre 2012, date choisie avec la subtilité d'un semi-remorque dans un magasin de porcelaine, et vendue uniquement en ligne ou au théâtre de la Main d'Or après les spectacles de Dieudo. On est donc dans un circuit entièrement parallèle, ce qui donne d'emblée à l'objet un statut à part : moins une bande dessinée qu'un produit dérivé de la dissidence.
L'intrigue, au moins, part d'une idée qui se tient. Un oligarque russe, Serguey Ploucatchov, dont le yacht flambant neuf, baptisé « L'Eltsine », évoque sans grande discrétion celui d'Abramovitch, organise une croisière inaugurale entre Doha et Monaco. À bord, tout le gratin médiatico-politico-financier de la planète : on croise des figures à peine déguisées de BHL, Kissinger, DSK, ou encore de quelques stars du showbiz américain et français. La fête bat son plein, l'orgie n'est pas loin, jusqu'à ce que des pirates somaliens abordent le navire et transforment la croisière dorée en prise d'otages sanglante. Sur le papier, c'est un huis clos de classe façon Coke en stock version trash, ou un Poséidon satirique. Le potentiel est là. Le problème, c'est tout le reste.cDominique Strauss-KahnDominique Strauss-Kahn Parce qu'une fois la BD ouverte, l'impression dominante est celle d'un embouteillage. Chaque case déborde de symboles, de clins d'œil, de détails planqués dans les arrière-plans : un livre posé sur une table, un tatouage sur un personnage, une radio diffusant Shoananas en fond sonore. Zéon a manifestement passé un temps considérable à truffer chaque planche d'easter eggs destinés aux initiés, et c'est d'ailleurs ce que ses admirateurs apprécient le plus : cette densité qui récompense la relecture. Graphiquement, le bonhomme a un vrai coup de patte. Ses couleurs sont vives, parfois belles, son trait précis quand il s'attaque aux décors ou aux physionomies caricaturales. On sent un dessinateur qui a du métier, influencé par Vuillemin et le Gotlib des grandes heures, même si la comparaison s'arrête assez vite. Là où Vuillemin dans Sales blagues ou Hitler = SS poussait le trash au service d'un humour véritablement anarchique et jouissif, Zéon met sa technique au service d'un propos qui, lui, tourne en rond.
Car le scénario de Soral ne raconte pas grand-chose. Les riches sont abjects, les puissants sont corrompus, l'Occident est décadent : on l'a compris dès la troisième page, et on nous le répète jusqu'à la quarante-quatrième. La satire, pour fonctionner, a besoin d'un minimum de construction dramatique, d'un arc narratif qui emmène le lecteur quelque part. Ici, on a un défilé de caricatures sans fil conducteur, une succession de vignettes gore et scatologiques qui ne mènent nulle part sinon vers un tome 2. L'abordage des pirates, qui aurait pu relancer l'intérêt, arrive sans véritable tension et se contente de redistribuer la violence dans l'autre sens. Pas de retournement, pas d'ironie structurelle, juste la confirmation que tout le monde est ignoble : ce qui n'est ni une révélation ni un ressort comique très fertile sur quarante-quatre pages.
Quant aux dialogues de Dieudonné, c'est peut-être la déception la plus cuisante. Sur scène, l'homme est capable de fulgurances, d'un sens du rythme et de la chute qui fait de lui un des rares héritiers crédibles de Coluche dans le registre de la provocation sociale. Mais le passage à l'écrit révèle une inégalité frappante : certaines répliques font mouche, d'autres tombent complètement à plat, comme si le timing scénique — qui est tout dans l'humour — ne survivait pas à la mise en bulles. On ne retrouve pas la patte de Dieudonné dans ces dialogues, et c'est d'autant plus frustrant qu'on sait de quoi il est capable. Le résultat ressemble davantage à un album de gags politiques illustrés qu'à une véritable bande dessinée construite, et même dans ce registre, la compétition est rude : un Reiser faisait passer plus de subversion en quatre cases que Yacht people en un album entier.
Le paradoxe le plus gênant, au fond, c'est celui de la posture. Soral passe ses conférences à dénoncer la vulgarité, l'abêtissement et la marchandisation du monde, et sa BD est précisément vulgaire, outrancière et vendue comme un objet de militantisme à sa base. On dénonce l'excès en hurlant plus fort que tout le monde, on prétend décaper le spectacle en en produisant un de plus, flashy et tapageur. Cette contradiction, un bon scénariste l'aurait retournée en atout, en jouant de la mise en abyme. Ici, elle n'est jamais assumée ni travaillée : elle est simplement là, béante, et elle affaiblit l'ensemble.
Reste un objet graphique singulier, bourré de détails pour qui veut s'y plonger avec une loupe et un dictionnaire des références soralienne, mais qui échoue à exister comme œuvre de bande dessinée à part entière.
L'intrigue, au moins, part d'une idée qui se tient. Un oligarque russe, Serguey Ploucatchov, dont le yacht flambant neuf, baptisé « L'Eltsine », évoque sans grande discrétion celui d'Abramovitch, organise une croisière inaugurale entre Doha et Monaco. À bord, tout le gratin médiatico-politico-financier de la planète : on croise des figures à peine déguisées de BHL, Kissinger, DSK, ou encore de quelques stars du showbiz américain et français. La fête bat son plein, l'orgie n'est pas loin, jusqu'à ce que des pirates somaliens abordent le navire et transforment la croisière dorée en prise d'otages sanglante. Sur le papier, c'est un huis clos de classe façon Coke en stock version trash, ou un Poséidon satirique. Le potentiel est là. Le problème, c'est tout le reste.cDominique Strauss-KahnDominique Strauss-Kahn Parce qu'une fois la BD ouverte, l'impression dominante est celle d'un embouteillage. Chaque case déborde de symboles, de clins d'œil, de détails planqués dans les arrière-plans : un livre posé sur une table, un tatouage sur un personnage, une radio diffusant Shoananas en fond sonore. Zéon a manifestement passé un temps considérable à truffer chaque planche d'easter eggs destinés aux initiés, et c'est d'ailleurs ce que ses admirateurs apprécient le plus : cette densité qui récompense la relecture. Graphiquement, le bonhomme a un vrai coup de patte. Ses couleurs sont vives, parfois belles, son trait précis quand il s'attaque aux décors ou aux physionomies caricaturales. On sent un dessinateur qui a du métier, influencé par Vuillemin et le Gotlib des grandes heures, même si la comparaison s'arrête assez vite. Là où Vuillemin dans Sales blagues ou Hitler = SS poussait le trash au service d'un humour véritablement anarchique et jouissif, Zéon met sa technique au service d'un propos qui, lui, tourne en rond.
Car le scénario de Soral ne raconte pas grand-chose. Les riches sont abjects, les puissants sont corrompus, l'Occident est décadent : on l'a compris dès la troisième page, et on nous le répète jusqu'à la quarante-quatrième. La satire, pour fonctionner, a besoin d'un minimum de construction dramatique, d'un arc narratif qui emmène le lecteur quelque part. Ici, on a un défilé de caricatures sans fil conducteur, une succession de vignettes gore et scatologiques qui ne mènent nulle part sinon vers un tome 2. L'abordage des pirates, qui aurait pu relancer l'intérêt, arrive sans véritable tension et se contente de redistribuer la violence dans l'autre sens. Pas de retournement, pas d'ironie structurelle, juste la confirmation que tout le monde est ignoble : ce qui n'est ni une révélation ni un ressort comique très fertile sur quarante-quatre pages.
Quant aux dialogues de Dieudonné, c'est peut-être la déception la plus cuisante. Sur scène, l'homme est capable de fulgurances, d'un sens du rythme et de la chute qui fait de lui un des rares héritiers crédibles de Coluche dans le registre de la provocation sociale. Mais le passage à l'écrit révèle une inégalité frappante : certaines répliques font mouche, d'autres tombent complètement à plat, comme si le timing scénique — qui est tout dans l'humour — ne survivait pas à la mise en bulles. On ne retrouve pas la patte de Dieudonné dans ces dialogues, et c'est d'autant plus frustrant qu'on sait de quoi il est capable. Le résultat ressemble davantage à un album de gags politiques illustrés qu'à une véritable bande dessinée construite, et même dans ce registre, la compétition est rude : un Reiser faisait passer plus de subversion en quatre cases que Yacht people en un album entier.
Le paradoxe le plus gênant, au fond, c'est celui de la posture. Soral passe ses conférences à dénoncer la vulgarité, l'abêtissement et la marchandisation du monde, et sa BD est précisément vulgaire, outrancière et vendue comme un objet de militantisme à sa base. On dénonce l'excès en hurlant plus fort que tout le monde, on prétend décaper le spectacle en en produisant un de plus, flashy et tapageur. Cette contradiction, un bon scénariste l'aurait retournée en atout, en jouant de la mise en abyme. Ici, elle n'est jamais assumée ni travaillée : elle est simplement là, béante, et elle affaiblit l'ensemble.
Reste un objet graphique singulier, bourré de détails pour qui veut s'y plonger avec une loupe et un dictionnaire des références soralienne, mais qui échoue à exister comme œuvre de bande dessinée à part entière.
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