Zaï zaï zaï zaï
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L'affiche promettait une cavale absurde, portée par un Jean-Paul Rouve au bout du rouleau et une ribambelle de comédiens qu'on aime bien. Derrière la caméra, François Desagnat, dont le nom évoque pour la génération Y deux épisodes traumatisants de la comédie française : La Beuze et Les 11 commandements, deux œuvres que la mémoire collective s'est collectivement appliquée à refouler. On voulait y croire quand même. On n'aurait pas dû autant. Zaï zaï zaï zaï adapte la bande dessinée éponyme de Fabcaro, publiée en 2015, et qui avait su, en quelques dizaines de planches minimalistes, construire une satire chirurgicale de la paranoïa sécuritaire contemporaine. Le principe est d'une simplicité désarmante : Fabrice, acteur de comédie, oublie sa carte de fidélité au supermarché. Face au vigile qui le coince, il brandit un poireau, s'enfuit, et devient instantanément l'ennemi public numéro un. La police se mobilise, les médias s'enflamment, le pays est en émoi. Le fugitif, rongé de remords et d'interrogations métaphysiques, finit par trouver refuge en Lozère pendant que la France entière réclame sa tête. C'est absurde, c'est burlesque, et sur papier — littéralement — ça marche à merveille. Au cinéma, le problème se pose immédiatement : comment étirer en quatre-vingt minutes ce qui tenait sa puissance comique de sa concision et de son rythme BD, fait de cases muettes et de silences éloquents ? La réponse de François Desagnat consiste à recopier fidèlement les planches — il en adapte à vue de nez plus de 80% — et à les coller bout à bout en espérant que la mayonnaise prendra toute seule. Elle prend, par moments. Puis elle tourne. La succession de sketchs, qui constituait l'essence même de l'humour de Fabcaro, perd en chemin ce qui la rendait irrésistible sur papier : la distance, l'ellipse, le sous-entendu. À l'écran, chaque gag est expliqué, développé, étiré jusqu'à ce qu'il rende l'âme. Ce qu'un trait de crayon résolvait en un quart de seconde, le film met parfois deux minutes à laborieusement dérouler. Fabrice est un personnage essentiellement passif — c'est précisément ce qui fait son charme dans la BD, ce pantin balloté par des forces sociales qui le dépassent, incapable de se défendre autrement que par une politesse de plus en plus absurde. Le film tente de lui greffer une intériorité, quelques questionnements existentiels murmurés face au ciel lozérien, sans jamais vraiment savoir quoi en faire. À ses côtés, sa femme, jouée par Julie Depardieu, entame une liaison avec un acteur venu incarner son mari dans un téléfilm, rôle confié à Ramzy Bedia. Ce fil rouge narratif, ajouté pour lier l'ensemble, est l'une des rares initiatives proprement cinématographiques du projet — et il fonctionne mieux qu'on ne l'aurait cru. Le problème n'est pas là. Le problème est que François Desagnat adapte une satire sociale sans jamais choisir son camp. Fabcaro opérait dans un entre-deux inconfortable, moquant simultanément la paranoïa sécuritaire, l'hystérie médiatique, la solidarité de façade du monde du spectacle et la veulerie ordinaire de chaque citoyen. Ce tranchant, les Cahiers du cinéma l'ont noté, n'est tout simplement plus là. Le film reste en surface, déroule ses saynètes avec un certain entrain mais sans jamais mordre vraiment. La mise en scène, qui revendique l'influence de Roy Andersson et de Jacques Tati — rien que ça — peine à justifier ces références autrement que par quelques plans-séquences sur des routes de campagne. Voir Tati mentionné dans le dossier de presse d'un film qui aligne ses gags comme des perles sur un fil sans jamais construire de vrai espace comique provoque une gêne sourde. Quelques scènes s'en sortent honorablement — la séquence des bouteilles de Perrier, les experts médiatiques fumistes — et l'on est même surpris par le naturel de certains seconds rôles. Yolande Moreau en commissaire rappelée du fond de sa retraite aurait pu voler le film si on lui avait donné de quoi travailler. En face, Jean-Paul Rouve fait ce qu'il peut avec un personnage dont le film n'arrive jamais à décider s'il est un Buster Keaton des supermarchés ou simplement un homme ordinaire qui fait des choses bêtes. Il y a une scène où il rejoue les faits devant un juge en incarnant lui-même ses propres co-accusés qui touche à quelque chose — mais la réalisation aplatit la chute au moment précis où la BD l'aurait laissée résonner dans le silence. C'est révélateur. La bande-son de Yuksek, électro élégante qui évoque par instants l'univers de Quentin Dupieux, est probablement l'élément du film qui colle le mieux à son ambition. Elle seule tient la promesse d'un film décalé, légèrement hors du temps. Le reste aspire à marcher dans les pas de Bertrand Blier ou à approcher la désinvolture de Dupieux justement, mais sans en avoir ni l'audace formelle ni le nihilisme joyeux. On pense à Au poste ! ou à Mandibules comme à des cousins autrement plus affûtés. Le résultat final est celui d'une adaptation honnête mais foncièrement inutile — une de ces transpositions qui prouvent par l'absurde que certaines œuvres tirent toute leur puissance du médium qui les a engendrées. Fabcaro lui-même apparaît furtivement dans le film, dans le rôle du portraitiste auprès des policiers, comme pour valider l'entreprise d'un sourire complice. On aurait préféré qu'il reste derrière son crayon. Ceux qui n'ont pas lu la BD pourront trouver ici un moment sympa, une comédie française qui sort un peu du lot par sa fantaisie. Ceux qui l'ont lue, eux, passeront quatre-vingt minutes à entendre une blague qu'ils connaissent déjà, racontée moins bien. Pour retrouver ce que Zaï zaï zaï zaï cherche sans l'atteindre, mieux vaut se (re)plonger dans Réalité ou n'importe quel Dupieux, ou ressortir la BD du tiroir.
Ma note27%
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