N° 405 · Civilisations anciennes · Tome 4

Les Bajau sont-ils en train de devenir les premiers humains génétiquement adaptés à la mer ?

Sujet : Les Bajau

Au large des Philippines, de la Malaisie et de l'Indonésie, un peuple vit sur l'eau depuis plus de mille ans. Les Bajau, surnommés les nomades de la mer, passent la majeure partie de leur vie à bord de pirogues ou dans des maisons sur pilotis, plongeant chaque jour jusqu'à soixante ou soixante-dix mètres de profondeur avec pour seul équipement un masque de bois et des pierres de lest. Ce qui rend ce peuple unique au monde, c'est que leur corps s'est littéralement transformé pour répondre à cette existence aquatique : une mutation génétique leur confère une rate jusqu'à 50 % plus volumineuse que la nôtre, un réservoir d'oxygène naturel qui leur permet de rester en apnée jusqu'à treize minutes. Apatrides pour la plupart, ignorés des États et menacés par la surpêche industrielle et le blanchissement des coraux, les Bajau incarnent à la fois une des adaptations biologiques les plus spectaculaires jamais documentées chez l'être humain et l'un des drames silencieux les plus graves de notre époque.

Auteur
Julien Lepage
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Les Bajau, case 1 : Bonjour ! Aujourd’hui, je vous propose de découvrir les Bajau, un peuple de l’Asie du Sud-Est surnommé les « nomades de la mer ». Depuis plus de mille ans, certains d’entre eux vivent entièrement sur l’eau, entre les Philippines, la Malaisie et l’Indonésie. Ils représentent le deuxième groupe ethnique de l’État malaisien de Sabah. Et leur corps, en s’adaptant à cet environnement marin, est devenu biologiquement différent du nôtre.
Case 01 — Les Bajau
Lire la transcription de la case 01

Bonjour ! Aujourd’hui, je vous propose de découvrir les Bajau, un peuple de l’Asie du Sud-Est surnommé les « nomades de la mer ». Depuis plus de mille ans, certains d’entre eux vivent entièrement sur l’eau, entre les Philippines, la Malaisie et l’Indonésie. Ils représentent le deuxième groupe ethnique de l’État malaisien de Sabah. Et leur corps, en s’adaptant à cet environnement marin, est devenu biologiquement différent du nôtre.

Les Bajau, case 2 : Un plongeur Bajau adulte peut atteindre 60 à 70 mètres de profondeur avec pour seul équipement un harpon de bois, des pierres de lest et des lunettes taillées dans du bois. Il peut rester en apnée jusqu’à 13 minutes. Les plongeurs passent jusqu’à 60 % de leur journée de travail sous l’eau — une durée similaire à celle des loutres de mer. Les femmes plongent également, y compris enceintes.
Case 02 — Les Bajau
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Un plongeur Bajau adulte peut atteindre 60 à 70 mètres de profondeur avec pour seul équipement un harpon de bois, des pierres de lest et des lunettes taillées dans du bois. Il peut rester en apnée jusqu’à 13 minutes. Les plongeurs passent jusqu’à 60 % de leur journée de travail sous l’eau — une durée similaire à celle des loutres de mer. Les femmes plongent également, y compris enceintes.

Les Bajau, case 3 : En 2018, la chercheuse Melissa Ilardo publie dans la revue Cell une découverte retentissante : les Bajau ont une rate 50 % plus volumineuse que leurs voisins non plongeurs (les Saluan). La rate se contracte lors d’une apnée et libère des globules rouges oxygénés dans le sang — comme chez les phoques. Plus elle est grande, plus la plongée peut durer. Et cette caractéristique est présente chez tous les Bajau observés, même ceux qui ne plongent jamais.
Case 03 — Les Bajau
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En 2018, la chercheuse Melissa Ilardo publie dans la revue Cell une découverte retentissante : les Bajau ont une rate 50 % plus volumineuse que leurs voisins non plongeurs (les Saluan). La rate se contracte lors d’une apnée et libère des globules rouges oxygénés dans le sang — comme chez les phoques. Plus elle est grande, plus la plongée peut durer. Et cette caractéristique est présente chez tous les Bajau observés, même ceux qui ne plongent jamais.

Les Bajau, case 4 : L’analyse génomique révèle 25 différences génétiques propres aux Bajau. La principale touche le gène PDE10A, qui régule les hormones thyroïdiennes responsables de la taille de la rate. C’est une sélection naturelle agissant sur un réglage hormonal — pas sur « un gène de la plongée » imaginaire. Un second gène, BDKRB2, optimise aussi le réflexe de plongée (ralentissement cardiaque, redistribution du flux sanguin). Ces adaptations se sont construites sur environ mille ans de pratique.
Case 04 — Les Bajau
Lire la transcription de la case 04

L’analyse génomique révèle 25 différences génétiques propres aux Bajau. La principale touche le gène PDE10A, qui régule les hormones thyroïdiennes responsables de la taille de la rate. C’est une sélection naturelle agissant sur un réglage hormonal — pas sur « un gène de la plongée » imaginaire. Un second gène, BDKRB2, optimise aussi le réflexe de plongée (ralentissement cardiaque, redistribution du flux sanguin). Ces adaptations se sont construites sur environ mille ans de pratique.

Les Bajau, case 5 : L’histoire des Bajau est entourée d’une opacité délibérée : seuls les chamans avaient le droit de la raconter, rituellement. La tradition orale la plus répandue évoque un tsunami cataclysmique survenu il y a 500 à 1 000 ans dans l’océan Indien, qui aurait duré sept jours et sept nuits, dispersant le peuple sur toutes les mers. Ce récit est confirmé par un conte allégorique traditionnel (l’Ikiko) et par des recoupements avec l’épopée bugis La Galigo.
Case 05 — Les Bajau
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L’histoire des Bajau est entourée d’une opacité délibérée : seuls les chamans avaient le droit de la raconter, rituellement. La tradition orale la plus répandue évoque un tsunami cataclysmique survenu il y a 500 à 1 000 ans dans l’océan Indien, qui aurait duré sept jours et sept nuits, dispersant le peuple sur toutes les mers. Ce récit est confirmé par un conte allégorique traditionnel (l’Ikiko) et par des recoupements avec l’épopée bugis La Galigo.

Les Bajau, case 6 : Les origines des Bajau font l’objet de débats non résolus. Sopher (1965) les fait descendre de chasseurs-cueilleurs des îles Riau. Nimmo (1968) les dit autochtones de l’archipel de Sulu-Sulawesi. Pallasen (1985) propose qu’ils fussent d’abord des agriculteurs sédentaires avant de se tourner vers la mer à partir du VIIIe siècle. En 2021, une étude génétique les relie à des chasseurs-cueilleurs austro-asiatiques du continent, datant de 12 000 à 15 000 ans. Aucune théorie n’est définitivement établie.
Case 06 — Les Bajau
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Les origines des Bajau font l’objet de débats non résolus. Sopher (1965) les fait descendre de chasseurs-cueilleurs des îles Riau. Nimmo (1968) les dit autochtones de l’archipel de Sulu-Sulawesi. Pallasen (1985) propose qu’ils fussent d’abord des agriculteurs sédentaires avant de se tourner vers la mer à partir du VIIIe siècle. En 2021, une étude génétique les relie à des chasseurs-cueilleurs austro-asiatiques du continent, datant de 12 000 à 15 000 ans. Aucune théorie n’est définitivement établie.

Les Bajau, case 7 : Le lepa-lepa — pirogue familiale de 9 à 15 mètres — était à la fois maison, cuisine, chambre et identité. Une famille de cinq personnes y vivait entièrement, ne touchant terre que pour les échanges commerciaux ou les enterrements. La pirogue était construite avant le mariage du fils, et, à sa mort, elle était démontée pour lui servir de cercueil. Les enfants Bajau sont mis dans l’eau dès l’âge de trois jours.
Case 07 — Les Bajau
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Le lepa-lepa — pirogue familiale de 9 à 15 mètres — était à la fois maison, cuisine, chambre et identité. Une famille de cinq personnes y vivait entièrement, ne touchant terre que pour les échanges commerciaux ou les enterrements. La pirogue était construite avant le mariage du fils, et, à sa mort, elle était démontée pour lui servir de cercueil. Les enfants Bajau sont mis dans l’eau dès l’âge de trois jours.

Les Bajau, case 8 : La majorité des Bajau sont apatrides : sans État, sans papiers d’identité, privés d’éducation, de soins et d’emploi formel. En 2024, la Malaisie a détruit environ 140 habitations Bajau Laut. Près de 85 % des Sama Bajau de la région de Zamboanga n’ont pas de certificat de naissance. Les Philippines sont le seul pays d’Asie du Sud-Est à avoir adopté un plan national pour mettre fin à cette apatridie — avec l’aide du HCR et de l’UNICEF.
Case 08 — Les Bajau
Lire la transcription de la case 08

La majorité des Bajau sont apatrides : sans État, sans papiers d’identité, privés d’éducation, de soins et d’emploi formel. En 2024, la Malaisie a détruit environ 140 habitations Bajau Laut. Près de 85 % des Sama Bajau de la région de Zamboanga n’ont pas de certificat de naissance. Les Philippines sont le seul pays d’Asie du Sud-Est à avoir adopté un plan national pour mettre fin à cette apatridie — avec l’aide du HCR et de l’UNICEF.

Les Bajau, case 9 : Paradoxe douloureux : certains Bajau, poussés par la surpêche industrielle et la disparition des ressources, ont adopté la pêche à la dynamite et au cyanure — pratiques introduites par des bateaux de Hong Kong dans les années 1970. D’autres utilisent des compresseurs à air artisanaux pour plonger plus profondément, sans formation médicale : des dizaines ont été paralysés ou tués par embolie gazeuse. Les anciens « gardiens du Triangle de Corail » sont devenus, par nécessité, acteurs de sa destruction.
Case 09 — Les Bajau
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Paradoxe douloureux : certains Bajau, poussés par la surpêche industrielle et la disparition des ressources, ont adopté la pêche à la dynamite et au cyanure — pratiques introduites par des bateaux de Hong Kong dans les années 1970. D’autres utilisent des compresseurs à air artisanaux pour plonger plus profondément, sans formation médicale : des dizaines ont été paralysés ou tués par embolie gazeuse. Les anciens « gardiens du Triangle de Corail » sont devenus, par nécessité, acteurs de sa destruction.

Les Bajau, case 10 : Les Bajau nous rappellent que l’évolution humaine n’est pas terminée — leur corps a changé en mille ans. Ils nous rappellent aussi que les frontières dessinées par les États peuvent effacer des peuples entiers. Entre la mer qui rétrécit sous la pression industrielle et la terre qui leur est refusée, ils naviguent dans un espace qui n’appartient à personne. Et c’est précisément pour cela qu’il nous appartient à tous de les connaître.
Case 10 — Les Bajau
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Les Bajau nous rappellent que l’évolution humaine n’est pas terminée — leur corps a changé en mille ans. Ils nous rappellent aussi que les frontières dessinées par les États peuvent effacer des peuples entiers. Entre la mer qui rétrécit sous la pression industrielle et la terre qui leur est refusée, ils naviguent dans un espace qui n’appartient à personne. Et c’est précisément pour cela qu’il nous appartient à tous de les connaître.

Transcription complète

Retrouvez ici le texte de l’épisode dans l’ordre de lecture.

  1. Case 01 Bonjour ! Aujourd’hui, je vous propose de découvrir les Bajau, un peuple de l’Asie du Sud-Est surnommé les « nomades de la mer ». Depuis plus de mille ans, certains d’entre eux vivent entièrement sur l’eau, entre les Philippines, la Malaisie et l’Indonésie. Ils représentent le deuxième groupe ethnique de l’État malaisien de Sabah. Et leur corps, en s’adaptant à cet environnement marin, est devenu biologiquement différent du nôtre.
  2. Case 02 Un plongeur Bajau adulte peut atteindre 60 à 70 mètres de profondeur avec pour seul équipement un harpon de bois, des pierres de lest et des lunettes taillées dans du bois. Il peut rester en apnée jusqu’à 13 minutes. Les plongeurs passent jusqu’à 60 % de leur journée de travail sous l’eau — une durée similaire à celle des loutres de mer. Les femmes plongent également, y compris enceintes.
  3. Case 03 En 2018, la chercheuse Melissa Ilardo publie dans la revue Cell une découverte retentissante : les Bajau ont une rate 50 % plus volumineuse que leurs voisins non plongeurs (les Saluan). La rate se contracte lors d’une apnée et libère des globules rouges oxygénés dans le sang — comme chez les phoques. Plus elle est grande, plus la plongée peut durer. Et cette caractéristique est présente chez tous les Bajau observés, même ceux qui ne plongent jamais.
  4. Case 04 L’analyse génomique révèle 25 différences génétiques propres aux Bajau. La principale touche le gène PDE10A, qui régule les hormones thyroïdiennes responsables de la taille de la rate. C’est une sélection naturelle agissant sur un réglage hormonal — pas sur « un gène de la plongée » imaginaire. Un second gène, BDKRB2, optimise aussi le réflexe de plongée (ralentissement cardiaque, redistribution du flux sanguin). Ces adaptations se sont construites sur environ mille ans de pratique.
  5. Case 05 L’histoire des Bajau est entourée d’une opacité délibérée : seuls les chamans avaient le droit de la raconter, rituellement. La tradition orale la plus répandue évoque un tsunami cataclysmique survenu il y a 500 à 1 000 ans dans l’océan Indien, qui aurait duré sept jours et sept nuits, dispersant le peuple sur toutes les mers. Ce récit est confirmé par un conte allégorique traditionnel (l’Ikiko) et par des recoupements avec l’épopée bugis La Galigo.
  6. Case 06 Les origines des Bajau font l’objet de débats non résolus. Sopher (1965) les fait descendre de chasseurs-cueilleurs des îles Riau. Nimmo (1968) les dit autochtones de l’archipel de Sulu-Sulawesi. Pallasen (1985) propose qu’ils fussent d’abord des agriculteurs sédentaires avant de se tourner vers la mer à partir du VIIIe siècle. En 2021, une étude génétique les relie à des chasseurs-cueilleurs austro-asiatiques du continent, datant de 12 000 à 15 000 ans. Aucune théorie n’est définitivement établie.
  7. Case 07 Le lepa-lepa — pirogue familiale de 9 à 15 mètres — était à la fois maison, cuisine, chambre et identité. Une famille de cinq personnes y vivait entièrement, ne touchant terre que pour les échanges commerciaux ou les enterrements. La pirogue était construite avant le mariage du fils, et, à sa mort, elle était démontée pour lui servir de cercueil. Les enfants Bajau sont mis dans l’eau dès l’âge de trois jours.
  8. Case 08 La majorité des Bajau sont apatrides : sans État, sans papiers d’identité, privés d’éducation, de soins et d’emploi formel. En 2024, la Malaisie a détruit environ 140 habitations Bajau Laut. Près de 85 % des Sama Bajau de la région de Zamboanga n’ont pas de certificat de naissance. Les Philippines sont le seul pays d’Asie du Sud-Est à avoir adopté un plan national pour mettre fin à cette apatridie — avec l’aide du HCR et de l’UNICEF.
  9. Case 09 Paradoxe douloureux : certains Bajau, poussés par la surpêche industrielle et la disparition des ressources, ont adopté la pêche à la dynamite et au cyanure — pratiques introduites par des bateaux de Hong Kong dans les années 1970. D’autres utilisent des compresseurs à air artisanaux pour plonger plus profondément, sans formation médicale : des dizaines ont été paralysés ou tués par embolie gazeuse. Les anciens « gardiens du Triangle de Corail » sont devenus, par nécessité, acteurs de sa destruction.
  10. Case 10 Les Bajau nous rappellent que l’évolution humaine n’est pas terminée — leur corps a changé en mille ans. Ils nous rappellent aussi que les frontières dessinées par les États peuvent effacer des peuples entiers. Entre la mer qui rétrécit sous la pression industrielle et la terre qui leur est refusée, ils naviguent dans un espace qui n’appartient à personne. Et c’est précisément pour cela qu’il nous appartient à tous de les connaître.

Ce qu’il faut retenir

  • Les Bajau vivent en nomades maritimes entre les Philippines, la Malaisie et l'Indonésie depuis plus de mille ans
  • leur corps a développé une mutation génétique réelle (gène PDE10A) qui leur confère une rate 50 % plus grande et des capacités d'apnée exceptionnelles
  • leurs origines précises font l'objet de vifs débats académiques non résolus entre plusieurs théories anthropologiques et génétiques
  • la majorité des Bajau sont apatrides, privés de papiers d'identité, d'éducation et de soins
  • certains ont recours à la pêche destructive par nécessité économique, menaçant les récifs coralliens qu'ils habitent
  • leur culture, leur spiritualité animiste et leur tradition orale sont en voie de disparition rapide face à la sédentarisation forcée

Sources et crédits

Auteur et responsable éditorial
Julien Lepage
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