N° 404 · Sports et loisirs · Tome 4
Le hornuss est-il vraiment le sport national le plus étrange de la planète ?
Sujet : Le hornuss
Dans les collines verdoyantes de l'Emmental bernois, un sport vieux de plus de quatre siècles oppose chaque été deux équipes sur des champs de 350 mètres. Un frappeur propulse un petit palet en plastique à plus de 300 kilomètres par heure à l'aide d'une tige flexible en fibre de carbone, tandis que seize à vingt défenseurs, dispersés sur l'immensité du terrain, tentent de l'intercepter en lançant en plein vol des palettes de bois de quatre kilogrammes. Ce sport, appelé hornuss, est l'un des trois sports nationaux officiels de la Suisse, aux côtés de la lutte à la culotte et du lancer de la pierre. Interdit par l'Église bernoise pendant près de deux siècles, récupéré au XIXe siècle par une élite urbaine qui en a fait un symbole patriotique, viral sur TikTok en 2024 avec plus de 14 millions de vues, et pourtant pratiqué par seulement 6 000 personnes inscrites dans le monde, le hornuss est un paradoxe sportif, historique et culturel aussi fascinant que méconnu.
- Auteur
- Julien Lepage
- Publié le
- Lecture
- 2 min
Lire la transcription de la case 01
Bonjour ! Aujourd’hui, je vous emmène en Suisse alémanique découvrir le hornuss, l’un des trois sports nationaux helvétiques, avec la lutte à la culotte et le lancer de la pierre. Un palet propulsé à 300 km/h, des joueurs qui projettent en l’air d’énormes pelles de bois pour l’intercepter, des terrains longs de 350 mètres… Ça ne ressemble à rien de connu ! Alors avant tout : voyons ensemble comment on y joue.
Lire la transcription de la case 02
Le principe ? Deux équipes qui, tour à tour, attaquent puis défendent. À l’attaque, un joueur pose le palet — le « Nouss » — sur une rampe inclinée, le « Bock », puis le fouette de toutes ses forces avec une longue tige souple pour l’expédier le plus loin possible dans le champ, le « Ries ». Ce terrain en pente peut atteindre 350 mètres… mais il ne « compte » qu’à partir de 100 mètres : en deçà, le coup est nul ! Et il est quadrillé en zones : plus le palet retombe loin, plus le frappeur marque de points.
Lire la transcription de la case 03
Pendant ce temps, l’équipe adverse s’éparpille dans le Ries, armée de grandes pelles de bois : les « Schindeln ». Dès que le palet fend l’air — quelques secondes seulement ! —, les défenseurs doivent l’abattre en plein vol, en le frappant ou en projetant leur pelle vers le ciel. Chaque palet qui touche le sol sans avoir été intercepté vaut une « faute » inscrite contre les défenseurs. Et voici toute la subtilité : ce n’est pas l’équipe qui frappe le plus fort qui gagne, mais celle qui encaisse le moins de fautes. Autrement dit, celle qui défend le mieux !
Lire la transcription de la case 04
Côté matériel, tout a évolué… sauf la physique. Le palet, jadis taillé dans le bois ou la corne — d’où son nom, du germanique « Horn » — est aujourd’hui en plastique : 78 grammes à peine. La tige de frappe, autrefois en bois souple, est passée à la fibre de carbone. Résultat mesuré par l’Institut de biomécanique de l’EPF de Zurich : jusqu’à 306 km/h à la sortie, une trajectoire qui grimpe à 70 mètres de haut et file sur 330 mètres — le record dépasse même 390 ! Les défenseurs, eux, n’ont que 4 à 8 secondes pour réagir.
Lire la transcription de la case 05
D’où vient ce jeu ? À l’origine, c’est un loisir de jeunes paysans de l’Emmental, pratiqué sur les champs fauchés après la récolte. Les villages voisins s’y affrontaient, et ces matchs réglaient parfois les querelles agricoles… jusqu’à la bagarre ! La première trace écrite date de 1575, chez l’auteur satirique Johann Fischart. Mais dès 1625, un registre paroissial se plaint que les joueurs perturbent le catéchisme des enfants. Verdict des autorités bernoises : interdiction le dimanche… levée seulement en 1886 !
Lire la transcription de la case 06
Voilà le paradoxe : ce jeu de paysans n’est devenu « national » qu’au XIXe siècle — à l’initiative de bourgeois des villes ! C’est une élite urbaine qui a organisé les premières Fêtes fédérales et donné au hornuss un sens patriotique. L’historien Simon Engel le souligne : on a alors soigneusement « oublié » que des jeux très semblables existaient partout en Europe — le jeu de mail français, la Mazza des Grisons, le Tsan du Val d’Aoste.
Lire la transcription de la case 07
Aujourd’hui, le grand rendez-vous, c’est la Fête fédérale de hornuss — les « Jeux olympiques » de la discipline, organisée tous les trois ans depuis 1903. En 2024, à Hochstetten, près de 4 500 joueurs se sont retrouvés sur 32 terrains déployés sur 60 hectares, le tout lancé par un coup de canon ! Et les vainqueurs ne repartent pas avec une médaille, mais, avec une corne à boire, une clochette de vache ou une couronne de feuilles de chêne.
Lire la transcription de la case 08
Le hornuss a fini par franchir les frontières. En Afrique du Sud, des immigrés suisses ont fondé des clubs qui appellent ça le « Swiss Golf ». Aux États-Unis, une association née en 2012 fédère plus de vingt clubs. Et en 2024, une vidéo du club de Studen-Madretsch a dépassé les 14 millions de vues sur TikTok — un sport de 6 000 pratiquants qui fascine des millions d’internautes !
Lire la transcription de la case 09
Mais attention, le hornuss n’est pas sans danger. Une étude de l’Hôpital de l’Île, à Berne, recensait en 2016 deux blessures graves par an en moyenne : fractures de la mâchoire, du nez, plaies à l’œil — et aucun des blessés ne portait de casque. Un arbitre de 68 ans est même décédé après avoir été heurté par un palet. Le casque n’est obligatoire que pour les moins de 16 ans : chez les adultes, le débat reste ouvert. Et en 2021, un joueur a écopé de six ans de suspension pour dopage.
Lire la transcription de la case 10
Le hornuss est un magnifique paradoxe : un sport « national » inventé par des bourgeois à partir d’une tradition paysanne interdite, un jeu de 6 000 passionnés qui fascine des millions d’internautes, un palet lancé à 300 km/h et rattrapé à la pelle de bois. Mais sa plus belle leçon est peut-être cachée dans ses règles : ici, la victoire ne revient pas à celle qui frappe le plus fort, mais à l’équipe qui encaisse le moins. Une belle idée à emporter, non ?
Transcription complète
Retrouvez ici le texte de l’épisode dans l’ordre de lecture.
- Case 01 Bonjour ! Aujourd’hui, je vous emmène en Suisse alémanique découvrir le hornuss, l’un des trois sports nationaux helvétiques, avec la lutte à la culotte et le lancer de la pierre. Un palet propulsé à 300 km/h, des joueurs qui projettent en l’air d’énormes pelles de bois pour l’intercepter, des terrains longs de 350 mètres… Ça ne ressemble à rien de connu ! Alors avant tout : voyons ensemble comment on y joue.
- Case 02 Le principe ? Deux équipes qui, tour à tour, attaquent puis défendent. À l’attaque, un joueur pose le palet — le « Nouss » — sur une rampe inclinée, le « Bock », puis le fouette de toutes ses forces avec une longue tige souple pour l’expédier le plus loin possible dans le champ, le « Ries ». Ce terrain en pente peut atteindre 350 mètres… mais il ne « compte » qu’à partir de 100 mètres : en deçà, le coup est nul ! Et il est quadrillé en zones : plus le palet retombe loin, plus le frappeur marque de points.
- Case 03 Pendant ce temps, l’équipe adverse s’éparpille dans le Ries, armée de grandes pelles de bois : les « Schindeln ». Dès que le palet fend l’air — quelques secondes seulement ! —, les défenseurs doivent l’abattre en plein vol, en le frappant ou en projetant leur pelle vers le ciel. Chaque palet qui touche le sol sans avoir été intercepté vaut une « faute » inscrite contre les défenseurs. Et voici toute la subtilité : ce n’est pas l’équipe qui frappe le plus fort qui gagne, mais celle qui encaisse le moins de fautes. Autrement dit, celle qui défend le mieux !
- Case 04 Côté matériel, tout a évolué… sauf la physique. Le palet, jadis taillé dans le bois ou la corne — d’où son nom, du germanique « Horn » — est aujourd’hui en plastique : 78 grammes à peine. La tige de frappe, autrefois en bois souple, est passée à la fibre de carbone. Résultat mesuré par l’Institut de biomécanique de l’EPF de Zurich : jusqu’à 306 km/h à la sortie, une trajectoire qui grimpe à 70 mètres de haut et file sur 330 mètres — le record dépasse même 390 ! Les défenseurs, eux, n’ont que 4 à 8 secondes pour réagir.
- Case 05 D’où vient ce jeu ? À l’origine, c’est un loisir de jeunes paysans de l’Emmental, pratiqué sur les champs fauchés après la récolte. Les villages voisins s’y affrontaient, et ces matchs réglaient parfois les querelles agricoles… jusqu’à la bagarre ! La première trace écrite date de 1575, chez l’auteur satirique Johann Fischart. Mais dès 1625, un registre paroissial se plaint que les joueurs perturbent le catéchisme des enfants. Verdict des autorités bernoises : interdiction le dimanche… levée seulement en 1886 !
- Case 06 Voilà le paradoxe : ce jeu de paysans n’est devenu « national » qu’au XIXe siècle — à l’initiative de bourgeois des villes ! C’est une élite urbaine qui a organisé les premières Fêtes fédérales et donné au hornuss un sens patriotique. L’historien Simon Engel le souligne : on a alors soigneusement « oublié » que des jeux très semblables existaient partout en Europe — le jeu de mail français, la Mazza des Grisons, le Tsan du Val d’Aoste.
- Case 07 Aujourd’hui, le grand rendez-vous, c’est la Fête fédérale de hornuss — les « Jeux olympiques » de la discipline, organisée tous les trois ans depuis 1903. En 2024, à Hochstetten, près de 4 500 joueurs se sont retrouvés sur 32 terrains déployés sur 60 hectares, le tout lancé par un coup de canon ! Et les vainqueurs ne repartent pas avec une médaille, mais, avec une corne à boire, une clochette de vache ou une couronne de feuilles de chêne.
- Case 08 Le hornuss a fini par franchir les frontières. En Afrique du Sud, des immigrés suisses ont fondé des clubs qui appellent ça le « Swiss Golf ». Aux États-Unis, une association née en 2012 fédère plus de vingt clubs. Et en 2024, une vidéo du club de Studen-Madretsch a dépassé les 14 millions de vues sur TikTok — un sport de 6 000 pratiquants qui fascine des millions d’internautes !
- Case 09 Mais attention, le hornuss n’est pas sans danger. Une étude de l’Hôpital de l’Île, à Berne, recensait en 2016 deux blessures graves par an en moyenne : fractures de la mâchoire, du nez, plaies à l’œil — et aucun des blessés ne portait de casque. Un arbitre de 68 ans est même décédé après avoir été heurté par un palet. Le casque n’est obligatoire que pour les moins de 16 ans : chez les adultes, le débat reste ouvert. Et en 2021, un joueur a écopé de six ans de suspension pour dopage.
- Case 10 Le hornuss est un magnifique paradoxe : un sport « national » inventé par des bourgeois à partir d’une tradition paysanne interdite, un jeu de 6 000 passionnés qui fascine des millions d’internautes, un palet lancé à 300 km/h et rattrapé à la pelle de bois. Mais sa plus belle leçon est peut-être cachée dans ses règles : ici, la victoire ne revient pas à celle qui frappe le plus fort, mais à l’équipe qui encaisse le moins. Une belle idée à emporter, non ?
Ce qu’il faut retenir
- Le hornuss est l'un des trois sports nationaux officiels de la Suisse, originaire de l'Emmental bernois
- sa première mention écrite remonte à 1575 dans un ouvrage de l'écrivain alsacien Johann Fischart
- interdit le dimanche par l'Église cantonale de Berne pendant près de deux siècles, l'interdiction ne fut levée qu'en 1886
- le palet en plastique de 78 grammes peut atteindre 306 km/h et parcourir jusqu'à 390 mètres selon les mesures de l'EPFZ
- le sport compte aujourd'hui environ 6 000 pratiquants en Suisse, des clubs en Afrique du Sud, en Allemagne et aux États-Unis
- malgré son image folklorique, le hornuss est soumis aux contrôles antidopage de Swiss Olympic
Sources et crédits
- Auteur et responsable éditorial
- Julien Lepage
- Date de publication
Références principales
- Hornuss — Wikipédia (nouvel onglet)
- Hornuss : l'«invention» d'un sport national — Musée national suisse/Swiss Sports History (nouvel onglet)
- Hornuss, le sport suisse méconnu qui allie tradition et stratégie — France-Monde/Presse83 (nouvel onglet)
- Le hornuss — Traditions vivantes / Office fédéral de la culture (nouvel onglet)
- Hornuss – Où le Nuoss vole depuis la rampe — Suisse Tourisme (nouvel onglet)
- A la découverte du hornuss — RTS (nouvel onglet)
- La tradition du hornuss — Archives RTS (1962) (nouvel onglet)
- Hornuss dans le Jura — Archives RTS (2005) (nouvel onglet)
- Le hornuss, un sport national suisse qui a du piquant — SWI swissinfo.ch (nouvel onglet)
- Le hornuss, un sport aussi amical que moderne — Watson.ch (nouvel onglet)
- Une tradition «frapannte» : le hornuss — RAMSEIER (nouvel onglet)
- Le hornuss — Les carnets d'Antoinette (nouvel onglet)
- Hornuss, le golf suisse — Curiosités de Titam (nouvel onglet)
- Hornuss — Encyclopédie Wikimonde (nouvel onglet)
- Hornuss — Fundus Agricultura (nouvel onglet)
- Dopage — Un joueur de hornuss suspendu six ans — Le Matin (nouvel onglet)
- Dopage : Un joueur de hornuss prend cher — Bluewin (nouvel onglet)
- Centuries-old Swiss sport Hornussen swings into digital age — Gulf News/AFP (nouvel onglet)
- Hornuss (English Wikipedia) (nouvel onglet)
- Hornuss — Dictionnaire de français sensagent (nouvel onglet)
- Hornuss — Wikimini (nouvel onglet)
- Johann Fischart — Wikipédia (nouvel onglet)
- Fischart — Fédération des Sociétés d'Histoire et d'Archéologie d'Alsace (nouvel onglet)
- Matériel pour le hornuss — mobilesport.ch (nouvel onglet)
- Formes fondamentales de jeux — mobilesport.ch (nouvel onglet)
- Hornuss – Traditions vivantes (document PDF officiel) (nouvel onglet)
- Jeu de mail (English Wikipedia) (nouvel onglet)
- Palet valdôtain — Wikipédia (nouvel onglet)
- Jeremias Gotthelf — Wikimonde (nouvel onglet)
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