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· Julien   Lepage

Les 1000 lieux qu'il faut avoir vus dans sa vie
Patricia Schultz
2013

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Illustration de critique : Les 1000 lieux qu'il faut avoir vus dans sa vie
Cinq millions de lecteurs ne peuvent pas avoir entièrement tort… mais ils peuvent ne pas avoir entièrement raison non plus. Patricia Schultz, journaliste de voyage américaine rompue aux guides Frommer's et aux colonnes du Wall street journal, a consacré huit ans de sa vie à compiler ce qui deviendrait, dès 2003, le livre de voyage le plus vendu au monde : Les 1000 lieux qu'il faut avoir vus dans sa vie. Un titre programmatique, presqu'impératif, qui a engendré une série télévisée sur Travel channel, des déclinaisons régionales, des calendriers, et cette seconde édition de 2013 que j'ai entre les mains, enfin en couleur après un original en noir et blanc que certains trouvaient aussi austère qu'un formulaire administratif. Schultz affirme avoir visité personnellement environ quatre-vingts pour cent des lieux qu'elle recense ; ce qui laisse tout de même deux cents destinations recommandées les yeux fermés, au sens propre du terme.

Le principe est simple et ne s'embarrasse pas de fausse modestie : mille lieux, plus de deux cents pays, six cents photos couleur, mille cent pages et un bon kilo sur la balance. On parcourt la planète continent par continent, de l'Europe aux Bermudes en passant par la Corée, le Nicaragua, le Qatar et des dizaines d'îles dont on ignorait l'existence. Chaque entrée offre une description personnelle du lieu, assortie d'informations pratiques (saison idéale, budget approximatif, comment s'y rendre). Le tout ressemble à un croisement improbable entre un guide du Routard sous stéroïdes et un catalogue de voyagiste haut de gamme, le genre de pavé qu'on feuillette un dimanche pluvieux en rêvant d'ailleurs, comme Walter Mitty dans son bureau gris avant de prendre son billet pour l'Islande.

Et c'est précisément là que le bât blesse, parce que Les 1000 lieux qu'il faut avoir vus dans sa vie souffre d'un double défaut assez agaçant. D'un côté, l'ouvrage aligne des évidences qui feraient passer un dépliant d'office de tourisme pour un document confidentiel : oui, la Tour Eiffel vaut le détour, merci pour l'information, on n'y aurait jamais pensé. De l'autre, dès que Schultz sort des sentiers ultra-balisés, sa fiabilité devient plus qu'incertaine. Je prends un exemple qui me touche personnellement, puisque je vis dans le Beaujolais : l'ouvrage propose de visiter le château de Bagnols. Soit. Le lieu est effectivement assez représentatif de l'architecture locale en pierres dorées, il dispose d'un restaurant étoilé et d'un hôtel reconnu, je ne le conteste pas. Mais enfin, force est de constater qu'il fait pâle figure à côté du château de Montmelas, majestueux sur sa colline, de celui de Pizay niché dans ses vignes, ou encore du château de Fléchères, de l'autre côté de la Saône, dont les fresques intérieures sont d'une splendeur autrement plus mémorable. Le choix de Bagnols sent davantage la recommandation d'hôtelier que la découverte authentique, et c'est un problème qui contamine une bonne partie du livre : trop de palaces cinq étoiles et de restaurants ruineux se retrouvent promus au rang de « lieux à voir absolument dans sa vie », comme si voyager consistait avant tout à dépenser. On imagine mal Indiana Jones cocher sur sa liste le spa d'un Relais & Châteaux entre deux temples oubliés.

C'est d'autant plus frustrant que le livre n'est pas dénué de qualités. L'écriture de Schultz est vivante, personnelle, parfois contagieuse dans son enthousiasme. On tombe régulièrement sur des pépites inattendues — un festival méconnu ici, un village perché là — qui donnent sincèrement envie de boucler une valise. Le passage à la couleur dans cette édition 2013 corrige un défaut majeur de l'original, et certaines photos sont réellement superbes, capables de vous arracher un soupir devant un fjord norvégien ou un temple birman. Le format encyclopédique a son charme quand on le prend pour ce qu'il est : non pas un guide de terrain — le bouquin est physiquement intransportable, autant voyager avec une encyclopédie Larousse sous le bras — mais un objet de contemplation domestique, un générateur de rêves à poser sur la table basse.

Le problème, c'est que le titre ne promet pas un rêve : il promet une liste définitive. Et sur ce terrain, l'arbitraire de la sélection pose question. Des pays entiers sont absents ou survolés, le biais anglo-saxon est palpable, et la confusion permanente entre « lieu remarquable » et « adresse de luxe » finit par miner la crédibilité de l'ensemble. On se retrouve dans la situation paradoxale d'un ouvrage qui fait voyager par procuration mais dont on apprend à se méfier dès qu'il parle d'un endroit que l'on connaît vraiment ; ce qui n'est jamais bon signe. Si un guide se trompe sur votre propre terrain, combien de fois se trompe-t-il ailleurs sans que vous le sachiez ?

Reste que Les 1000 lieux qu'il faut avoir vus dans sa vie demeure un cadeau idéal pour l'ami voyageur dont on ne connaît pas trop les goûts… à condition d'accepter que sur les mille propositions, une bonne partie relève davantage du catalogue de luxe que du guide éclairé.
Ma note65%
Lu le 5 Janvier 2014


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