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· Julien   Lepage

Les animaux préhistoriques
Zdeněk Burian
1956

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Illustration de critique : Les animaux préhistoriques
Avant même d'entrer dans le vif du sujet, il faut rappeler d'où vient ce livre et pourquoi il compte autant. Les animaux préhistoriques paraît en 1956, à une époque où la vulgarisation scientifique illustrée occupe une place centrale dans l'éducation populaire. Le texte est signé par le paléontologue Josef Augusta, figure reconnue en Europe centrale, mais l'ouvrage appartient clairement, dans l'imaginaire collectif, à Zdeněk Burian. Ce n'est ni son premier travail ni son dernier sur la préhistoire, mais c'est sans doute celui qui cristallise le mieux son approche : une synthèse ambitieuse, destinée au grand public, où la rigueur scientifique de l'époque se met au service d'une vision picturale forte. Dans sa bibliographie foisonnante (livres scolaires, encyclopédies, reconstitutions pour musées) ce volume fait figure de pierre angulaire, celui par lequel des générations entières sont entrées dans le monde des temps anciens.

Le principe est simple et presque désuet aujourd'hui : pas de héros humains, pas de récit linéaire, mais une succession de scènes consacrées aux grandes périodes de l'histoire de la vie. Les « personnages » sont des animaux disparus : trilobites, amphibiens primitifs, reptiles géants, dinosaures bien sûr, mais aussi mammifères préhistoriques. Chacun apparaît dans son environnement, souvent sans action spectaculaire, parfois figé dans un instant suspendu. Il n'y a pas de narration au sens classique ; le texte accompagne l'image, la contextualise, la décrit, tandis que l'illustration impose sa vision. Ce sont des scènes de vie plus que des démonstrations : un groupe d'herbivores qui broute, un prédateur à distance, un paysage vaste et silencieux où l'homme est totalement absent.

Impossible de ne pas replacer cet album dans le paysage culturel qui l'entoure. Bien avant Jurassic park et la déferlante numérique de Steven Spielberg, les dinosaures du grand public avaient déjà un visage. Celui du King Kong de 1933, d'abord, où ils tenaient plus du monstre que de l'animal. Celui, surtout, de Rudolph Zallinger et de sa fresque monumentale The age of Reptiles, peinte en 1947 pour le Peabody Museum de Yale : une image figée, presqu'officielle, faite de peaux épaisses gris-vert et de poses hiératiques. À cela s'ajoutaient les visions musicales et stylisées de Fantasia, avec son segment du Sacre du printemps, ou encore les créatures animées image par image par Ray Harryhausen. Tout cela formait un bestiaire impressionnant, mais fondamentalement théâtral.

Burian, lui, prend une autre voie. Ses animaux respirent, ou du moins donnent cette impression troublante. Il y a de la couleur, du mouvement suggéré, une attention aux textures, à la lumière, aux paysages. Même figés sur le papier, ses dinosaures semblent pris sur le vif, comme dans un documentaire avant l'heure. Pour la première fois, on a le sentiment qu'ils ont réellement vécu, qu'ils n'existent pas uniquement pour impressionner le spectateur. Ils sortent du registre du monstre pour entrer dans celui de l'animal. La violence est rare, presque toujours suggérée ; les combats spectaculaires sont l'exception, non la règle. Ce qui domine, ce sont des scènes calmes, silencieuses, parfois contemplatives, où chaque espèce existe pour elle-même, sans avoir besoin d'attaquer l'homme pour justifier sa présence.

C'est là que le livre touche juste, et c'est aussi là que ses limites apparaissent. Vu depuis 2012, une partie des reconstitutions a inévitablement vieilli. Les postures, certaines anatomies, l'absence de plumes ou la lenteur suggérée de certains animaux trahissent les connaissances de l'époque. On sent parfois le poids d'une science en transition, encore prisonnière de modèles désormais dépassés. De plus, selon les éditions, la reproduction des couleurs peut se révéler inégale, parfois un peu terne, ce qui atténue l'impact de certaines planches pourtant superbes à l'origine.

Reste que l'influence du livre est immense, en particulier en Europe centrale et de l'Est. Dans les manuels scolaires, les encyclopédies, les ouvrages de vulgarisation, chez plusieurs générations de paléoillustrateurs, l'empreinte de Burian est partout. Pour des millions de lecteurs, pendant des décennies, un dinosaure ressemblait à un Burian, pas à une créature hollywoodienne. C'est sans doute là que se situe la vraie réussite de ces Animaux préhistoriques : moins dans l'exactitude scientifique absolue que dans sa capacité à avoir donné une forme crédible, sensible et durable à un monde disparu.

On referme l'album avec un mélange d'admiration et de léger regret. Admiration pour la puissance évocatrice de ces images, pour leur rôle fondateur dans l'imaginaire collectif. Regret, parfois, devant ce que la science a corrigé depuis. Mais c'est un regret doux, nostalgique, qui n'enlève rien à l'importance de l'œuvre. Pour qui s'intéresse à l'histoire de la paléoillustration, ou simplement à la manière dont une époque rêvait la préhistoire, ce livre reste une étape incontournable, à compléter aujourd'hui par des ouvrages plus récents, mais jamais à balayer d'un revers de main.
Ma note77%
Lu le 1 Février 2012


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