Trois mille ans à t'attendre
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Trois mille ans à t'attendre s'ouvre sur une roue d'avion qui se raccorde avec une fluidité malicieuse à celle d'un chariot à bagages : en un seul cut, George Miller résume tout son projet — la transition, le passage, l'ellipse comme mode de pensée. Pour ceux qui n'auraient retenu de sa filmographie que les chromes fumants de Mad Max et ses berserkers sous testostérone, le choc est garanti. Pour les autres — ceux qui ont vécu les aventures de Babe le cochon ou pleuré devant Lorenzo —, l'étonnement est moindre, mais la curiosité intacte. Le septuagénaire australien revient en 2022 avec quelque chose qu'on ne lui avait pas encore vraiment demandé : un conte philosophique, baroque, onirique, tiré d'une nouvelle d'A. S. Byatt, avec Tilda Swinton et Idris Elba dans le bain — ou plutôt dans la salle de bain d'un hôtel d'Istanbul. Alithea Binnie, narratologue britannique venue donner une conférence en Turquie, libère par inadvertance un djinn emprisonné dans un flacon chiné dans un bazar. Le djinn — gigantesque, charismatique, un peu encombré dans la douche — lui propose trois vœux pour prix de sa liberté. Sauf qu'Alithea est précisément la dernière personne au monde à qui l'on peut faire avaler pareille aubaine sans argumentation solide : elle connaît tous les contes, toutes les fables, tous les pièges que ces constructions narratives tendent à leurs protagonistes. Le djinn va donc devoir plaider sa cause à coups de récits enchâssés, défilant à travers les siècles, les empires et les palais, de la reine de Saba aux concubines de Soliman le Magnifique. C'est Les Mille et Une Nuits inversées : ici, c'est le génie qui raconte pour survivre. Le terreau narratif est extraordinairement riche, et Miller s'y précipite avec une gourmandise communicative. La direction artistique est somptueuse — ouvragée, dense, chaque plan construit comme un tableau dont on n'a pas fini de déplier les couches. On pense inévitablement à The Fall de Tarsem Singh, cette autre exploration de l'imaginaire fictionnel, ou à Cloud Atlas dans son exotisme exacerbé flirtant parfois avec le kitsch assumé. Miller parvient à ce tour de force de servir du grand spectacle visuel avec un budget relativement modeste — le grain, la saturation, la richesse des décors composent quelque chose de généreux et de sincère qu'on ne voit plus souvent dans les grosses productions aseptisées. On apprécie d'autant plus que le film se permet quelques audaces : des chairs plantureuses dévoilées, une violence parfois graphique, qui ancrent les récits dans une chair que le cinéma hollywoodien contemporain se garde bien d'exhiber. Les deux personnages principaux sont construits avec finesse. Alithea n'est pas la solitaire torturée qu'on attendrait : elle est sereine, accomplie, comblée par son existence intellectuelle. Son scepticisme n'est pas une armure, c'est une posture épistémologique. Le djinn, lui, porte trois mille ans de malchance romantique avec une dignité mélancolique : chaque fois qu'il s'est attaché à quelqu'un, le destin s'est chargé de saboter l'affaire avec une perversité presque comique. Ces deux êtres que tout oppose — l'un mortel et rationnel, l'autre immortel et romanesque — auraient pu former un duo d'une profondeur inépuisable. Le film en a clairement l'ambition. Les thèmes brassés sont ceux qui obsèdent Miller depuis toujours : le pouvoir des mythes, la nécessité des récits pour donner sens à l'existence, le libre arbitre contre le destin. Il y ajoute ici une réflexion sur la dissolution de l'imaginaire par la technologie, sur l'amour comme acte de foi plutôt que de raison. C'est ambitieux, parfois vertigineux, et on sent que le réalisateur a voulu faire un film-somme — une lettre d'amour au cinéma, aux histoires, aux images. La mise en scène est à la hauteur de ces ambitions, au moins dans les deux premiers tiers. Miller déploie ses récits enchâssés avec une fluidité narrative remarquable, les transitions sont construites avec malice, et la gestion des effets visuels réconcilie avec une technologie souvent mal employée ailleurs. Idris Elba, doublé en VF par Omar Yami, y est impérial — charisme brut, fragilité nichée juste en dessous. Tilda Swinton, dont l'androgynie colle parfaitement à ce personnage hors du temps, apporte la précision intellectuelle et la chaleur discrète qu'exige le rôle. Les acteurs du casting secondaire, notamment dans les séquences historiques, portent chaque tableau avec un engagement remarquable. Mais voilà : le film se heurte dans sa dernière ligne droite à quelque chose qu'aucune direction artistique ne peut corriger — un scénario qui s'essouffle au moment précis où il faudrait que tout converge. La greffe entre le djinn et Alithea, dans le présent londonien, ne prend jamais vraiment. La romance qui se noue manque curieusement d'élan, comme si les personnages avaient épuisé toute leur énergie dans les récits du passé et n'avaient plus grand-chose à se donner dans le présent. On reste à distance de ce qui devrait constituer le cœur émotionnel du film. Tout est montré, dit, démonstratif — les images sont là, les discours aussi, mais la vraie houle des émotions, elle, n'infuse pas. Le dénouement londonien, avec ses ondes électromagnétiques qui affaiblissent le djinn comme une mauvaise métaphore de la modernité tuant la magie, a quelque chose de trop littéral, d'un peu trop sage, qui ne rend pas service à l'ensemble. Miller reste néanmoins un conteur hors pair, et Trois mille ans à t'attendre est un film singulier, courageux, généreux — le genre de projet qu'on ne finance plus guère, et qui mérite qu'on lui accorde le bénéfice du doute. Un beau film inégal, donc : splendide dans ses séquences historiques, moins convaincant dans sa résolution, mais animé d'une sincérité rare. Pour prolonger l'expérience, on pense évidemment à The Fall de Tarsem Singh pour la parenté visuelle et narrative, ou à Big Fish de Tim Burton pour cette même tendresse envers le pouvoir des histoires inventées.
Ma note60%
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