Astérix et Obélix : mission Cléopâtre
Qu'on le veuille ou non, Astérix et Obélix : mission Cléopâtre est devenu un marqueur de son époque. Réalisé par Alain Chabat, avec son casting trois étoiles et son budget pharaonique (le plus gros de l'époque pour un film français), le film est arrivé en 2002 comme une comète potache, auréolée de l'ambition d'enfin faire honneur aux héros de Goscinny et Uderzo après le raté Astérix et Obélix contre César. Et quelle affiche : Christian Clavier, Gérard Depardieu, Monica Bellucci, Jamel Debbouze, Claude Rich, Gérard Darmon, Édouard Baer, sans oublier le réalisateur lui-même en César. En somme, un « film de potes » qui s'invite à la table du péplum familial. Restait à savoir si, derrière le faste, il y avait autre chose qu'un dîner de gala.L'intrigue reprend celle de l'album Astérix et Cléopâtre, déjà brillamment adapté en animation en 1968. Cléopâtre fait le pari de construire un palais en trois mois pour prouver à César la grandeur du peuple égyptien. Elle charge Numérobis, architecte fantasque, de mener le chantier. En panique, ce dernier fait appel à son ami Panoramix et à nos deux Gaulois, Astérix et Obélix. S'ensuivent sabotages, bastons, pyramides, potion magique, amours naissantes, trahisons, chats, gâteaux empoisonnés, et un ascenseur humain tiré par l'équipage de Barbe-Rouge. Tout est là… sauf l'âme.
Car une fois passée l'excitation des costumes et des effets spéciaux — qui, soyons juste, tiennent encore relativement la route — il ne reste qu'un scénario étiré jusqu'à la corde, qui s'oublie en une suite de sketches vaguement liés par un fil rouge famélique. Plutôt qu'une véritable adaptation, on assiste à un détournement mal assumé de la bande dessinée originelle, noyée dans l'humour Canal+ de fin de règne. Les gags sont prévisibles, les anachronismes gratuits (le gag İtinéris, vraiment ?), les ruptures de ton incessantes. Le récit, lui, avance à coups de clins d'œil et d'auto-célébration. Et s'arrête net dès qu'il faudrait créer un peu de tension dramatique ou d'enjeu réel.
Les personnages n'existent jamais vraiment, pas même les plus emblématiques. Astérix n'est qu'un prétexte à faire revenir Clavier pour une dernière pirouette avant l'arrivée de Baer. Obélix est égal à lui-même, ce qui n'est pas forcément un compliment. Numérobis n'a pas de personnalité en soi : il n'est que la projection de Jamel Debbouze. Quant à César, il devient un empereur gaguesque, paresseusement campé par Chabat dans une sorte de sketch permanent. Seule Cléopâtre surnage, mystérieuse et souveraine, grâce à l'élégance naturelle de Monica Bellucci, qui donne au film ce soupçon de classe qu'il cherche désespérément ailleurs.
Mais cette classe est écrasée par le ton général, qui frôle souvent le mauvais goût, voire la vulgarité. Le film aurait pu être une satire ou un hommage ; il n'est ni l'un ni l'autre. İl se moque, surtout, des fondations mêmes de l'œuvre originale : la finesse, l'ironie, le plaisir du pastiche. L'humour ici est frontal, insistant, appuyé, souvent enfantin. À huit ans, on rit peut-être. Mais à l'âge adulte, on grimace. Ce n'est pas du second degré : c'est une absence de premier. Et c'est là que le bât blesse. Chabat remplace la malice de Goscinny par ses propres tics de mise en scène, ses délires référencés, ses copains du moment.
Sur le plan technique, il faut pourtant reconnaître un certain soin. Les décors marocains sont impressionnants, l'effort de production est palpable (2 000 figurants, 5 000 sandales, 11 km de tissu), la photographie est propre. On retrouve même Claude Berri en caméo pinceau à la main. Luc Besson aurait filmé une journée de tournage. Tout le monde s'amuse. Trop, peut-être. L'impression finale est celle d'un caprice de riches, plus soucieux de se faire plaisir que de respecter le matériau d'origine.
Côté casting, c'est l'indigestion. Debbouze cabotine sans limite, s'adapte le rôle à lui-même, ne joue pas : il « fait du Jamel ». C'est une constante du film : on a plus l'impression d'assister à un sketch du Burger Quiz version péplum qu'à un film. Depardieu fait du Depardieu. Clavier cabotine à son tour. Darmon minaude. Et Chabat, dans sa mise en scène comme dans son interprétation, croit réinventer la comédie française alors qu'il se contente de recycler ses propres recettes, sans rigueur ni retenue. İl n'y a guère que Bellucci qui joue un vrai personnage. Et peut-être Édouard Baer, le temps d'un monologue qui, soyons juste, a fini par entrer dans l'histoire — mais justement parce qu'il détonne avec tout le reste, qu'il semble surgir d'un autre film, d'un autre ton, d'un autre monde.
Je suis resté sidéré par l'écart entre la réputation du film et ce qu'il est réellement. Loin d'être une réussite audacieuse, Mission Cléopâtre me semble être une sorte de trompe-l'œil géant : clinquant, bruyant, creux. İl y avait tout pour faire un grand film populaire. On a eu une farce bruyante qui s'auto-congratule, sans jamais émouvoir, surprendre ou séduire. Ceux qui aiment, tant mieux pour eux. Mais personnellement, une fois a suffi. Et c'était déjà trop. Pour retrouver l'esprit d'Astérix, je préfère encore me replonger dans le dessin animé de 1968. Ou mieux, relire la BD.
Ma note
15%
Lire la critique sur le site d'Antoine Lepage