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· Julien   Lepage

Adieu monsieur Haffmann
Fred Cavayé
2020

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Illustration de critique : Adieu monsieur Haffmann
Fred Cavayé n'est pas sans talent. Pour elle, À bout portant (deux thrillers efficaces, tendus, bien ficelés) avaient de quoi promettre une carrière solide. Puis vint Le jeu, adaptation française de l'allemand Das perfekte Geheimnis, comédie de dîner réussie qui confirmait son appétence pour le huis clos et la pièce de théâtre transposée. C'est donc logiquement qu'en 2022, il revient avec Adieu monsieur Haffmann, adaptation de la pièce éponyme de Jean-Philippe Daguerre, avec au générique Daniel Auteuil, Gilles Lellouche et Sara Giraudeau. Paris, 1941. L'Occupation. Un joaillier juif contraint de se terrer dans sa propre cave, un employé boiteux qui reprend l'affaire, une femme au milieu. Le terreau semblait fertile.

L'histoire, donc : Joseph Haffmann, brillant bijoutier juif, confie sa boutique à François Mercier, son employé, afin d'échapper aux rafles. En échange d'un toit et de nourriture, il propose à François, qui désire un enfant et se croit stérile, de concevoir cet enfant avec Blanche, l'épouse. Un accord faustien, en théorie. De quoi tenir un film entier sur les glissements moraux, la collaboration ordinaire, les compromissions silencieuses. Le postulat est là. Le film, lui, ne sait pas vraiment quoi en faire.

Le scénario adapté par Cavayé lui-même ne parvient jamais à s'émanciper de la pièce dont il est tiré. C'est précisément le problème de ces adaptations théâtrales qui se contentent de déplacer les murs sans repenser l'espace : on sent les contraintes de plateau à chaque scène, le découpage des actes, les répliques conçues pour résonner dans une salle de huit cents personnes. En passant du théâtre au cinéma, on attendait une ouverture, un souffle nouveau. On se retrouve l'essentiel du temps dans la même boutique, dans la même cave, dans la même rue : une seule rue, à peu de choses près. Pour un film censé raconter l'Occupation dans Paris, c'est d'une frugalité visuelle qui confine à la paresse. La traversée de Paris de Claude Autant-Lara, sorti en 1956, offrait davantage de tension et d'authenticité dans sa seule scène du marché noir que ce film dans son intégralité.

Le grand problème tient aussi au fait que les événements qui scandent le récit sont soit prévisibles, soit franchement improbables. Le fameux accord — un homme offre sa femme à son patron planqué dans la cave pour en avoir un enfant — est posé d'entrée, mais le film ne l'assume jamais vraiment. Il effleure les conséquences sans les creuser, survole les zones d'ombre sans s'y aventurer. La descente de François vers la collaboration est esquissée, son passage de l'autre côté amorcé, mais tout cela reste en surface, comme si le film avait peur de ses propres personnages. On ne comprend pas vraiment ce qui motive Haffmann, on ne croit pas tout à fait aux choix de François, et Blanche n'existe narrativement que comme enjeu entre les deux hommes… jusqu'à un rebondissement final censé renverser la table, mais qui arrive avec la grâce d'un camion de déménagement.

Les personnages, justement, souffrent d'une écriture qui ne leur donne pas assez de profondeur ni de contradictions pour exister vraiment. Haffmann subit. François dérape. Blanche observe, puis agit. Ce sont des fonctions narratives plus que des êtres humains. L'Occupation est traitée comme un décor, presque comme une toile de fond agréable : une période certes troublée, mais qui ne semble pas vraiment peser sur les corps ni sur les âmes. On est loin de l'ambiguïté dérangeante d'un Lacombe Lucien ou de la noirceur froide d'un Monsieur Klein, deux films qui, sur des sujets voisins, osent l'inconfort moral sans chercher à ménager le spectateur.

Sur la forme, Cavayé fait le travail. La reconstitution est honnête sans être mémorable, la photographie correcte sans être inspirée. La bande-son, quasiment absente dans le premier quart — au point d'en être gênante — finit par s'installer, mais sans jamais vraiment accompagner le film, ni lui apporter cette chair émotionnelle qui lui manque cruellement. L'ensemble est propre. Trop propre, même. Cavayé est un artisan consciencieux, mais un artisan qui semble ici s'être contenté de transcrire plutôt que de recréer. On pense à ce qu'on a dit de lui : « un Ron Howard français »… et l'expression n'est pas fausse, avec tout ce qu'elle implique de compétence technique et d'absence de véritable vision d'auteur.

Restent les acteurs, et c'est là que ça coince le plus. Daniel Auteuil dans le rôle d'un bijoutier juif parisien, Gilles Lellouche en employé catholique et boiteux : le casting a quelque chose d'instinctivement surprenant, pour ne pas dire déconcertant. Auteuil joue dans une sobriété telle qu'il en devient fantomatique ; ce qui peut se défendre pour un homme réduit à se terrer, mais qui produit surtout une impression de sous-jeu persistant. Lellouche s'efforce d'être à contre-emploi, avec sa bonhomie habituelle mise en veilleuse, mais il ne parvient pas tout à fait à rendre crédible la trajectoire de son personnage — cette glissade progressive vers la compromission — faute d'une écriture suffisamment précise pour l'y aider. Quant à Sara Giraudeau, elle incarne le personnage le plus complexe du trio sur le papier, et son évolution dans la dernière partie est sans doute ce que le film offre de plus intéressant. Mais l'actrice, dont le jeu particulier est affaire de polarisation depuis Le bureau des légendes, laisse ici souvent l'impression d'un costume trop grand, d'une présence trop retenue pour un rôle qui aurait mérité davantage d'incarnation.

Au bout du compte, Adieu monsieur Haffmann est un film qui n'ose rien, ne dit rien de nouveau, et n'offre pas non plus le plaisir simple d'un divertissement bien mené. Il occupe l'espace sans le remplir, traite la Seconde Guerre mondiale comme une époque vaguement compliquée où il fallait faire des choix, et range ses personnages dans des cases avant même d'avoir pris le temps de les habiter.
Ma note33%
Vu le 29 Octobre 2023


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