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· Julien   Lepage

Didier Barcco – 1. Plaisir d'offrir, fierté de vendre
Monsieur Le Chien
2011

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Illustration de critique : Didier Barcco – 1. Plaisir d'offrir, fierté de vendre
Quelque part entre la case et le blog, une génération entière d'auteurs de BD a grandi en dehors des circuits traditionnels, et Monsieur Le Chien en est l'un des spécimens les plus singuliers. Créateur d'un blog BD dès 2005, rapidement suivi par une communauté fidèle et enthousiaste, il s'est forgé une réputation à coups de gags graveleux, de récitatifs pseudo-pédagogiques et d'un humour noir assumé qui fleure bon le Gotlib de comptoir. Après Féréüs le fléau chez Makaka (une fantaisie héroïque complètement barrée), le voilà qui débarque chez Carabas avec une nouvelle série, et un personnage qui ressemble à tout sauf à un héros de bande dessinée : Didier Barcco, légende vivante du petit commerce français.

Le pitch, d'une sobriété désarmante, tient en quelques mots : l'Armoire du Berry, fleuron de la vente de meubles à Châteauroux — oui, Châteauroux —, est menacée par l'installation express d'un concurrent chinois juste en face. Quand les hommes normaux baissent les bras, on appelle Barcco. Ce bloc de granit commercial, croisement improbable entre Bob Morane et un délégué régional de l'artisanat, débarque en terrain bérichon avec sa moustache d'autorité et un sang-froid de VRP de légende. S'ensuivent des affrontements de basse intensité logistique, des trahisons dans les rayons literie, et une conspiration d'une ampleur inversement proportionnelle à son cadre géographique. La réplique « voir Châteauroux et mourir » résume assez bien l'ambition du propos.

Ce qui frappe à la lecture, c'est la densité des gags. Monsieur Le Chien ne fait pas dans l'humour d'entrée de jeu facile : certaines blagues se déploient lentement, d'autres demandent une seconde lecture pour livrer leur meilleure version d'elles-mêmes, et les gags visuels glissés dans les décors récompensent les lecteurs qui prennent le temps de regarder. Il y a là quelque chose de la comédie de Gotlib, dont l'auteur est un admirateur déclaré : ce sens du récit prétendument sérieux qui s'effondre sous le poids d'une absurdité poussée jusqu'à sa propre logique. L'ensemble fonctionne aussi comme une parodie de roman d'espionnage, avec Barcco en agent secret dont le terrain d'action serait la zone industrielle plutôt que Genève. On pense au Magnifique avec Belmondo, ou au Dujardin d'OSS 117 : ce surjeu satisfait du type qui a toujours raison, même quand il déraille complètement.

Le dessin, lui, joue sur une fausse modestie revendiquée. Le trait de Monsieur Le Chien n'est pas de la fioritures : il est lisible, efficace, et fonctionne comme un amplificateur d'absurde plutôt que comme une fin en soi. Les couleurs de K3vin achèvent de poser l'album dans une esthétique délibérément populaire, presque kitsch, parfaitement cohérente avec le ton général. Ce n'est pas Matthieu Bonhomme, et ça ne cherche pas à l'être.

Il faut tout de même admettre que le soufflé retombe légèrement en fin d'album. La mécanique est brillante dans les deux premiers tiers, mais la résolution de l'intrigue manque d'un élan final à la hauteur de l'exposition. On sent que l'auteur (qui avait prépublié une bonne partie des planches sur son blog avant la sortie papier) a peut-être eu du mal à fermer le couvercle proprement. Ce n'est pas rédhibitoire, mais ça laisse une impression de récit qui s'essouffle là où on attendait une montée en puissance.

Reste un album foncièrement attachant, taillé pour un public qui connaît ses classiques du genre et accepte de les voir traités avec un mépris affectueux. Pour qui a grandi avec les SAS de Gérard de Villiers ou les aventures de Bob Morane, et qui supporte de les voir se faire ringardiser avec amour, c'est une lecture recommandable.
Ma note75%
Lu le 3 Janvier 2012


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