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· Julien   Lepage

Brice de Nice
James Huth
2004

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Illustration de critique : Brice de Nice
Septembre 2004. Dailymotion bruissait d'un seul nom : Brice. Le personnage créé par Jean Dujardin au milieu des années 90, d'abord dans les sketches de la troupe Nous C Nous, puis exporté sur Internet bien avant que les réseaux sociaux n'existent, a conquis la France entière à coups de « J't'ai cassé ! » et de t-shirts jaunes. James Huth, qui avait signé quelques années plus tôt le sympathique Serial lover, passe commande d'un long métrage. Résultat : 4,4 millions d'entrées et une réputation qui divise encore aujourd'hui. C'est le genre de succès qui mérite qu'on s'y attarde.

Brice de Nice, éternel ado de presque trente ans, est un surfeur de la Côte d'Azur entretenu par un père affairiste, qui attend sa vague sur les rives d'une Méditerranée peu coopérative, regarde Point break comme d'autres lisent la Bible, organise des fêtes nommées « Yellow » et, surtout, « casse » quiconque se met en travers de son chemin à coups de réparties verbales d'une bêtise souveraine. Jusqu'au jour où son père se retrouve en prison, les sous s'évaporent, et Brice doit confronter ce que le reste de l'humanité appelle la réalité. S'ensuit un road trip comico-initiatique jusqu'à Hossegor, où une compétition de surf lui offre la possibilité d'exister autrement que dans la posture.

Le problème avec les personnages de sketch portés au cinéma, c'est qu'une heure trente, c'est long. Très long. Wayne's world et les Farrelly avec Dumb and Dumber avaient trouvé des parades en construisant de vrais arcs narratifs autour de leurs idiots magnifiques. Ici, le scénario s'en remet presqu'entièrement à l'accumulation de gags, et si la première partie est effectivement hystérique et inventive (les « cassages » en rafale, la Yellow party inspirée librement de La Party de Blake Edwards, quelques séquences d'un absurde réjouissant) la mécanique commence à gripper sérieusement passé la mi-temps. Les enjeux dramatiques sont systématiquement désamorcés avant de pouvoir exister, la romance avec le personnage d'Élodie Bouchez reste à l'état de canevas, et l'on se retrouve à compter les minutes en espérant une relance qui ne vient pas vraiment. Le « Casse de Brice » en fin de film reste un moment d'anthologie pure, mais il ne rattrape pas à lui seul un deuxième acte laborieux.

Ce qui est fascinant avec Brice, c'est que le personnage lui-même est une réussite quasi totale. Huth et Dujardin lui ont construit un univers cohérent, un mode de vie pensé dans ses moindres détails, une cosmogonie d'abruti solaire qui a quelque chose de touchant sous ses dehors arrogants. L'éternel ado qui compense l'absence parentale par une armure de coolitude impénétrable, ça n'est pas rien comme point de départ. Sauf que le film s'intéresse assez peu à creuser ce filon psychologique, préférant multiplier les sketches autonomes plutôt que d'assumer pleinement l'arc de rédemption qu'il a pourtant l'intelligence d'esquisser. On sent que l'histoire vraie de Brice — celle d'un gamin cassé qui apprend à tomber — aurait pu être émouvante. Elle reste anecdotique.

Le film soulève en creux quelques thèmes pas inintéressants : la culture de la posture, l'identité construite sur du vide, le syndrome de Peter Pan dans une société où être adulte n'est plus un horizon désirable. Brice est en un sens le portrait d'une génération qui s'est réfugiée dans des carapaces de coolitude pour ne pas avoir à grandir ; ce qui en fait, malgré ses apparences, une comédie légèrement mélancolique quand on prend la peine de la regarder entre les vannes. La relation avec son père, l'argent comme substitut à l'amour, tout cela est là, en filigrane, jamais vraiment exploité, mais jamais totalement absent non plus.

Huth compense l'indigence scénaristique par une mise en scène pop et nerveuse, pas avare en effets visuels ; parfois à l'excès, notamment dans quelques transitions qui feraient passer un clip TF1 pour du Kubrick. La photographie joue habilement des couleurs chaudes et saturées pour installer cet univers de carte postale un peu artificielle, cohérente avec le personnage. La bande-son est efficace, fidèle à l'ambiance surfer-cool-années-2000 sans jamais surprendre. Les effets spéciaux, en revanche, ne passeront pas l'épreuve du temps : les séquences de surf sont assez pénibles à regarder, et on comprend que les critiques de l'époque les aient signalées.

Jean Dujardin, lui, est impérial. On peut ne pas accrocher à l'humour du film — et beaucoup n'ont pas accroché —, mais on ne peut pas lui reprocher son engagement total dans le personnage. Il incarne Brice avec une générosité et une précision gestuelle qui laissent entrevoir, déjà, l'acteur qu'il allait devenir. Ses mimiques, sa façon de tenir le corps, les intonations millimétrées : c'est du grand travail comique, même si on préfère parfois ne pas le dire trop fort dans les dîners. À côté de lui, Clovis Cornillac vole littéralement les scènes dès qu'il apparaît : son Marius, loser pathétique qui ne finit jamais ses phrases, est d'une drôlerie irrésistible et sa scène à l'hôpital mérite à elle seule le détour. Le reste de la distribution — Élodie Bouchez, Alexandra Lamy, Bruno Salomone — est clairement sous-employé, réduit à des fonctions narratives sans réelle substance.

Au bout du compte, Brice de Nice est exactement ce qu'il annonce être : une série de sketches en costard long métrage, portée par un acteur au sommet de son registre et par un personnage genuinement culte, mais incapable de se transformer en film à part entière. La première heure est souvent drôle, parfois inventive, et Brice lui-même possède ce charme des idiots attachants qu'on ne sait pas tout à fait expliquer. Mais passé la rencontre avec Marius, la sauce s'allonge à l'eau, les enjeux fondent comme neige au Soleil niçois, et on finit par regarder l'heure. C'est déjà mieux que beaucoup de comédies françaises de l'époque… et clairement moins bien qu'il aurait pu être avec trente minutes de moins et un scénariste plus courageux.
Ma note60%
Vu le 30 Décembre 2008


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