Californid
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Voilà ce que ça donne quand une dessinatrice de blog décide que sa vie vaut bien deux séries en auto-édition. Laurel — de son vrai nom Laureline Duermael, baptisée ainsi en référence à l'héroïne de Valérian, agent spatio-temporel, ce qui est quand même un sacré signe du destin pour quelqu'un qui finira par raconter ses propres aventures spatiales version Silicon Valley — a construit son lectorat patiemment depuis 2003, à raison de quelques centaines de cases autobiographiques par semaine publiées gratuitement sur son blog. Comme convenu avait déjà raconté le calvaire de l'aventure Pixowl, le studio de jeux vidéo californien cofondé avec son mari, ses associés toxiques rebaptisés « Boulax » pour des raisons qu'on imagine essentiellement juridiques, et l'incroyable campagne Ulule qui avait pulvérisé tous les records français de crowdfunding BD : 268 000 € pour le tome 1, 430 000 € pour le second. Californid prend la suite directe de tout ça, publié en webcomic depuis 2018 avant d'être compilé en tome papier en juillet 2020, alors que la famille venait de rentrer s'installer en France.
Le pitch tient en une ligne : une famille de Français expatriée à San Francisco, après avoir claqué la porte de Boulax, tente de reconstruire une vie normale dans la Baie. En pratique, ça donne la grossesse californienne de l'autrice, ses démêlés avec le système de santé américain — fascinant et terrifiant dans des proportions à peu près égales —, son nouveau statut de « contractor » pour une boîte tech dont elle est visiblement très fière, et en filigrane, la naissance de Comme convenu elle-même, dessinée et financée depuis l'autre rive de l'Atlantique. L'héroïne, c'est Laurel en avatar graphique — ronde, expressive, reconnaissable entre mille — accompagnée de son mari Adrien et de leur fille aînée Cerise. Les personnages secondaires, eux, sourient beaucoup. Peut-être trop. Comme sur une photo de stock.
Ce qu'on aime ici, c'est le regard. Laurel a un œil juste pour les petites absurdités du quotidien d'expatrié, une façon de faire tenir l'acide et la tendresse dans la même case sans que ça déborde. Le dessin, entièrement en noir et blanc, a acquis au fil des années une vraie identité : on est loin des premières planches de blog que n'importe qui aurait pu signer. Et le dispositif narratif de l'album est malin : raconter les coulisses de Comme convenu à l'intérieur de Californid, c'est une mise en abyme qui flatte le lecteur fidèle tout en donnant une légère impression de doublon à celui qui débarque sans bagage. La scène des attentats de novembre 2015, vécue depuis la Californie, est l'une des plus touchantes : ce moment de sidération à distance que beaucoup d'expatriés reconnaîtront.
Mais il y a un hic, et il est signifiant. Les événements racontés datent de 2015. L'album sort en 2020. Ce décalage de cinq ans neutralise une partie de la tension : on sait comment ça finit, le site Californid tourne toujours, la famille est rentrée en France, tout va bien. Le sentiment de danger, d'urgence, qui rendait Comme convenu presqu'anxiogène par moments, s'est évaporé. Ce qui reste, c'est un récit de vie charmant et sincère, mais qui ne surprend jamais vraiment. Et Laurel, personnage, a parfois une naïveté confondante face au système américain — son statut de contractor présenté comme une fierté alors qu'il la prive de la plupart des avantages salariaux, sa découverte émue de la Sécu française comme si c'était une révélation — qui peut agacer autant qu'attendrir selon l'humeur du lecteur. On pense, en creux, à ce que ferait Riad Sattouf du même matériau : la même veine autobiographique familiale, mais avec un regard plus acéré sur les décors et les figurants, une cruauté douce que Laurel ne revendique pas.
Le tome se referme avec un goût d'inachevé assumé : le bébé arrive, la suite est pour le tome 2. Lequel, en 2021, se fait toujours attendre. Ce n'est pas un défaut rédhibitoire, c'est simplement le risque de l'auto-édition portée par une seule personne qui dessine, finance, imprime et livre elle-même ses livres. Les amateurs de BD tranche de vie un peu mélancolique et de récits d'expatriation trouveront leur compte. Ceux qui cherchent quelque chose à mordre resteront peut-être sur leur faim.
Le pitch tient en une ligne : une famille de Français expatriée à San Francisco, après avoir claqué la porte de Boulax, tente de reconstruire une vie normale dans la Baie. En pratique, ça donne la grossesse californienne de l'autrice, ses démêlés avec le système de santé américain — fascinant et terrifiant dans des proportions à peu près égales —, son nouveau statut de « contractor » pour une boîte tech dont elle est visiblement très fière, et en filigrane, la naissance de Comme convenu elle-même, dessinée et financée depuis l'autre rive de l'Atlantique. L'héroïne, c'est Laurel en avatar graphique — ronde, expressive, reconnaissable entre mille — accompagnée de son mari Adrien et de leur fille aînée Cerise. Les personnages secondaires, eux, sourient beaucoup. Peut-être trop. Comme sur une photo de stock.
Ce qu'on aime ici, c'est le regard. Laurel a un œil juste pour les petites absurdités du quotidien d'expatrié, une façon de faire tenir l'acide et la tendresse dans la même case sans que ça déborde. Le dessin, entièrement en noir et blanc, a acquis au fil des années une vraie identité : on est loin des premières planches de blog que n'importe qui aurait pu signer. Et le dispositif narratif de l'album est malin : raconter les coulisses de Comme convenu à l'intérieur de Californid, c'est une mise en abyme qui flatte le lecteur fidèle tout en donnant une légère impression de doublon à celui qui débarque sans bagage. La scène des attentats de novembre 2015, vécue depuis la Californie, est l'une des plus touchantes : ce moment de sidération à distance que beaucoup d'expatriés reconnaîtront.
Mais il y a un hic, et il est signifiant. Les événements racontés datent de 2015. L'album sort en 2020. Ce décalage de cinq ans neutralise une partie de la tension : on sait comment ça finit, le site Californid tourne toujours, la famille est rentrée en France, tout va bien. Le sentiment de danger, d'urgence, qui rendait Comme convenu presqu'anxiogène par moments, s'est évaporé. Ce qui reste, c'est un récit de vie charmant et sincère, mais qui ne surprend jamais vraiment. Et Laurel, personnage, a parfois une naïveté confondante face au système américain — son statut de contractor présenté comme une fierté alors qu'il la prive de la plupart des avantages salariaux, sa découverte émue de la Sécu française comme si c'était une révélation — qui peut agacer autant qu'attendrir selon l'humeur du lecteur. On pense, en creux, à ce que ferait Riad Sattouf du même matériau : la même veine autobiographique familiale, mais avec un regard plus acéré sur les décors et les figurants, une cruauté douce que Laurel ne revendique pas.
Le tome se referme avec un goût d'inachevé assumé : le bébé arrive, la suite est pour le tome 2. Lequel, en 2021, se fait toujours attendre. Ce n'est pas un défaut rédhibitoire, c'est simplement le risque de l'auto-édition portée par une seule personne qui dessine, finance, imprime et livre elle-même ses livres. Les amateurs de BD tranche de vie un peu mélancolique et de récits d'expatriation trouveront leur compte. Ceux qui cherchent quelque chose à mordre resteront peut-être sur leur faim.
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