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· Julien   Lepage

Cinémastock
Gotlib et Alexis
1976

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Illustration de critique : Cinémastock
Parodier les classiques, c'est un sport de combat. On peut y laisser des plumes, ou s'y révéler franchement génial. Gotlib et Alexis ont choisi, eux, d'y aller à la massue, avec un sens du ridicule qui force le respect. Cinémastock, publié en deux tomes chez Dargaud (1974 et 1976) et d'abord feuilletonné dans les pages du légendaire journal Pilote, est le fruit de cette collision improbable entre le verbe débridé de Gotlib et le trait semi-réaliste d'Alexis. Une rencontre qui doit autant au hasard de la rédaction qu'à une vraie complicité de fond ; Gotlib lui-même a confié avoir arrêté d'écrire pour d'autres dessinateurs après cette collaboration, estimant qu'Alexis était le seul dont l'esprit et le style étaient assez proches du sien pour que le résultat le satisfasse vraiment.

À l'époque, Gotlib est déjà un pilier du journal avec La rubrique-à-brac et les Dingodossiers. Cinémastock s'inscrit comme une œuvre de maturité dans sa bibliographie de scénariste, un bac à sable grand format où il peut s'attaquer à des monuments culturels avec toute la mauvaise foi qu'on lui connaît. Pour Alexis, c'est carrément le point de départ : les deux tomes constituent ses premiers albums, avant qu'il ne s'illustre notamment sur Al Crane ou Superdupont. Sa disparition brutale en 1977, d'une rupture d'anévrisme à trente ans à peine, a figé cette collaboration dans une aura particulière, celle des choses inachevées qui valent parfois plus cher que les œuvres complètes.

Le principe est simple, presqu'évident : prendre un classique — cinématographique, littéraire ou télévisuel — et en pousser le trait caractéristique jusqu'à l'absurde complet. Hamlet et sa piqûre de vipère qui revient comme un gag mécanique, Tarass Boulba et son cosaque qui noie ses instincts dans des camions-citernes de vodka, Les malheurs de Sophie revisitée en version trash où la petite gamine encaisse des coups du destin avec une régularité presque médicale, La dame aux camélias et sa Marguerite qui crache ses poumons à la figure d'Armand Duval... Les sept parodies réunies dans les deux tomes brassent large, de la littérature romantique aux films de cape et d'épée en passant par la série télé Chapeau melon et bottes de cuir. Il y a même une notice en couverture qui précise que le titre a été trouvé par Alexis lui-même (détail anodin qui dit quand même quelque chose sur la nature vraiment collaborative de l'affaire).

Le résultat est souvent savoureux, parfois franchement hilarant, mais rarement uniforme. Les passages les plus réussis (la parodie d'Hamlet, les Malheurs de Sophie en mode carnage, la déconstruction méthodique des clichés médiévaux) fonctionnent parce que Gotlib y exploite le comique de répétition avec une précision chirurgicale, sans jamais lâcher la pression. Alexis y répond par un dessin d'une élégance presque contradictoire avec le sujet : son trait réaliste, sérieux presque jusqu'à la pince-sans-rire, contraste idéalement avec les absurdités qu'il est chargé d'illustrer. Les cases sont parfois truffées de détails anachroniques glissés en arrière-plan (accessoires hors contexte, personnages secondaires en train de faire n'importe quoi) qui récompensent le lecteur attentif.

Mais Cinémastock accuse aussi quelques faiblesses qui nuisent à l'ensemble. La densité textuelle est parfois étouffante, le rythme s'emballe rarement, et certaines parodies (La dame aux camélias, Chapeau melon et bottes de cuir) peinent à maintenir l'élan comique sur la longueur. On rit, oui, mais parfois après avoir lu trois cases de mise en place qui auraient pu être condensées en une. Et il faut admettre une chose un peu ingrate : cette BD fait partie de ces œuvres qui dépendent étroitement d'une culture de référence que le lecteur doit apporter avec lui. Si les classiques parodiés ne vous parlent qu'à moitié, le contrat humoristique ne se noue qu'à moitié. C'est le propre du genre, certes, mais c'est aussi sa limite.

En 2023, Cinémastock ressemble à ce grand-oncle brillant qu'on retrouve lors des repas de famille : drôle, cultivé, parfois un peu long à démarrer, mais capable de lâcher des vannes qui font encore mouche cinquante ans après. Ce n'est pas la meilleure œuvre de Gotlib (La rubrique-à-brac reste au-dessus) et ce n'est pas l'album qui révèle le plein potentiel d'Alexis, qu'on voit mieux à l'œuvre dans Al Crane. Mais c'est un classique de la BD d'humour adulte française, un objet culturel honnête et souvent jouissif, qu'on lira avec un plaisir réel et quelques sourires en coin, surtout si l'on a un penchant pour le burlesque à l'ancienne. Les amateurs de Mad magazine ou des parodies de Mel Brooks y trouveront une parenté évidente. Les autres passeront peut-être un moment agréable sans que ça les bouleverse vraiment.
Ma note78%
Lu le 16 Novembre 2023


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