Camille redouble
On pourrait croire que le concept de revenir à ses seize ans en conservant son esprit de quadragénaire appartient exclusivement au cinéma américain. Peggy Sue s'est mariée l'a fait en 1986 sous la direction de Francis Ford Coppola, et avec un certain panache. Pourtant, avec Camille redouble, Noémie Lvovsky s'approprie cette idée avec une sensibilité toute française, oscillant entre comédie burlesque et drame introspectif. En résulte un film aussi déconcertant que sincère, qui, sans révolutionner son postulat, parvient à trouver une voix qui lui est propre.L'histoire repose sur une boucle temporelle qui n'en est pas vraiment une. Camille, campée par la réalisatrice elle-même, est une actrice ratée et alcoolique qui voit son couple voler en éclats lorsque son mari Éric (Samir Guesmi) la quitte pour une femme plus jeune. Un réveillon de Nouvel An trop arrosé plus tard, elle se réveille dans son lit d'adolescente, sous le regard médusé de ses parents, pourtant disparus depuis longtemps. Plutôt que de jouer la carte du voyage temporel à la manière hollywoodienne, Lvovsky ne cherche pas tant à expliquer l'événement qu'à en explorer les implications émotionnelles. Que faire quand on sait déjà comment les choses tourneront ? Peut-on véritablement changer son destin sans perdre ce qui nous définit ?
C'est là que la comparaison avec Peggy Sue s'est mariée devient intéressante. Chez Coppola, le retour dans le passé est teinté d'une douce nostalgie. Peggy Sue, interprétée par Kathleen Turner, retrouve son ancien amour, incarné par un Nicolas Cage en roue libre, et tente de corriger les erreurs de sa jeunesse. İl y a une mélancolie diffuse dans la mise en scène, un regard tendre sur l'adolescence et ses illusions perdues. Camille redouble, en revanche, adopte une approche plus brute, plus ancrée dans le burlesque. Là où Coppola stylise son film avec des filtres nostalgiques et une photographie soignée, Lvovsky opte pour une caméra plus naturaliste, collant à son personnage avec une énergie quasi-documentaire. Les dialogues fusent, les situations oscillent entre comédie et gêne, et l'absurdité du décalage entre le corps et l'esprit de Camille est pleinement assumée.
Là où Peggy Sue s'est mariée se concentrait avant tout sur la romance et le dilemme du cœur, Camille redouble élargit le spectre de son regard. İl y est autant question d'amour que du deuil impossible, de l'amitié adolescente et de la réconciliation avec soi-même. Le film joue à fond la carte de l'émotion brute, notamment à travers la relation entre Camille et ses parents, incarnés par Yolande Moreau et Michel Vuillermoz. Ces retrouvailles, lourdes de sous-entendus, sont parmi les plus belles scènes du film. Contrairement à Peggy Sue, qui revivait son passé avec une certaine passivité, Camille s'accroche, s'agite, lutte contre l'inévitable, refusant d'être simple spectatrice de sa propre histoire.
Si le scénario séduit par son angle plus dramatique, il souffre néanmoins de quelques longueurs et d'une mise en place un peu chaotique. Certains passages semblent répéter le même motif de manière appuyée, et le film hésite parfois entre l'humour et la gravité sans parvenir à équilibrer parfaitement les deux tons. C'est là que Peggy Sue s'est mariée avait une longueur d'avance, grâce à la maîtrise de Coppola qui savait exactement où il voulait mener son personnage. Camille redouble tâtonne davantage, quitte à perdre en fluidité. Sur le plan de la réalisation, Lvovsky mise sur un réalisme prononcé, un peu à la manière du cinéma français des années 90. On retrouve cette caméra nerveuse qui s'attarde sur les visages, une bande-son discrète mais efficace signée Gaëtan Roussel, et une reconstitution des années 80 soignée, bien que quelques anachronismes musicaux fassent tiquer. L'absence d'effets spéciaux ou de changements cosmétiques pour rajeunir Lvovsky est une décision audacieuse qui renforce l'effet comique autant qu'il souligne la sincérité du propos.
Côté casting, c'est un sans-faute. Lvovsky, en actrice principale, surprend par sa capacité à faire coexister le burlesque et le tragique. Elle donne à Camille une énergie éreintante, parfois excessive, mais toujours juste. Samir Guesmi incarne un Éric plus touchant que réellement détestable, tandis que Denis Podalydès apporte une touche de fantaisie en professeur de physique dépassé par la situation. Les seconds rôles, notamment Judith Chemla et Julia Faure, ajoutent du relief à cette galerie de personnages attachants.
Au final, Camille redouble est un film inégal, mais sincère, à la croisée des genres. Évidemment moins maîtrisé que Peggy Sue s'est mariée, il compense par une approche plus frontale et une touche d'irrévérence bienvenue. On y retrouve cette nostalgie douce-amère propre au cinéma français, où le passé n'est pas idéalisé mais observé avec lucidité. Si le film ne réinvente pas son concept, il lui donne suffisamment d'âme pour le rendre pertinent. Un beau voyage, bancal mais sincère, à la frontière du drame et de la comédie, qui mérite qu'on s'y attarde.
Ma note
63%
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