Comme convenu, tome 1
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Le rêve américain a beau être éculé jusqu'à la moelle, il continue de faire des dégâts. Et quand c'est une dessinatrice de BD qui s'y frotte, au moins on a le compte-rendu illustré des dégâts en question. Laurel — de son vrai nom Laureline Duermaël, originaire de Metz, blogueuse BD depuis le début des années 2000 — n'en est pas à son coup d'essai quand elle publie Comme convenu en 2016. Elle a derrière elle une bibliographie solide chez des éditeurs sérieux : Le journal de Carmilla chez Vents d'Ouest, Marche ou rêve chez Dargaud, la série jeunesse Cerise au Lombard. Mais là, elle choisit de tout plaquer — les contrats, les éditeurs, les à-valoir dérisoires — pour s'autoéditer via une campagne Ulule qui va dépasser les 2 860 % de financement. Le projet avait déjà été publié gratuitement planche par planche sur son blog depuis 2014 ; ça n'a pas empêché près de huit mille lecteurs de sortir le chéquier. Ce genre de succès mérite qu'on s'y arrête, même si l'argent et la qualité ont rarement partagé le même appartement en Californie.
L'histoire, donc. Laurel et son mari Adrien, développeur de jeux mobiles, s'associent avec deux entrepreneurs pour fonder un studio de jeux vidéo dans la Silicon Valley, rebaptisé Boulax dans la BD, Pixowl dans la vraie vie. Direction San Francisco en 2013 avec leur fille Cerise, une valise, et leur chat Brume. Tout était prévu. Tout était, comme convenu, censé se dérouler à merveille. Le titre lui-même vient d'un e-mail reçu d'un associé annonçant une catastrophe par cette formule d'une politesse assassine ! Ce genre de détail qui dit tout sur le registre du livre : le cauchemar corporate raconté avec le sourire crispé de quelqu'un qui a survécu. Sur place, le couple découvre qu'il est sous la coupe de ses associés majoritaires, coincé par un visa investisseur qui leur interdit de travailler ailleurs, contraint de partager leur logement avec des stagiaires pour faire des économies sur les comptes de la boîte. Les deux associés, Joffrey et Luc dans la fiction, incarnent avec constance tout ce que le monde de la start-up peut produire de pire : le dirigisme de façade, le chantage financier souriant, la réunion inutile érigée en religion d'entreprise.
Le tout est narré avec le trait rond et légèrement enfantin que les lecteurs du blog connaissent bien. Ce graphisme cartoonesque a toujours été clivant : certains y voient une douceur attachante, d'autres une inadéquation avec la gravité du propos. Les deux camps ont leurs arguments. Personnellement, j'aurais parfois apprécié que le dessin se durcisse un peu quand le récit l'exige, mais il faut reconnaître que ce décalage entre la forme câline et le fond assez sombre finit par fonctionner comme un mécanisme de survie : c'est exactement le regard que porte Laurel sur ses propres déboires. La préface de Pénélope Bagieu, en trois planches, pose bien le ton : on est dans le témoignage sincère d'une auteure qui digère par le dessin, pas dans un pamphlet.
Et c'est là que le livre est le plus fort, et le plus fragile en même temps. Fort, parce que le vécu est palpable à chaque page : on ne fabrique pas ce niveau de tension domestique et professionnelle. La mécanique du feuilleton (les planches quotidiennes ont façonné le rythme) crée une vraie addiction narrative, un sentiment d'urgence à tourner les pages pour savoir si ça va finir par s'arranger. Les personnages secondaires (Brume le chat philosophe, les écureuils du jardin en grécistes de comptoir) apportent ce soupçon d'absurde qui empêche le livre de sombrer dans le misérabilisme. Fragile, en revanche, parce que Laurel est à la fois l'auteure, la narratrice et la victime de son histoire, et qu'elle ne fait aucun effort pour masquer cette accumulation de casquettes. Les antagonistes sont lisses comme des méchants de dessin animé : jamais une fissure, jamais une explication, jamais un doute sur leur malfaisance. C'est humainement compréhensible ; c'est narrativement un peu court. La vie réelle a rarement des salauds aussi bien calibrés, et les quelques rares lecteurs qui ont soulevé ce point n'ont pas complètement tort.
Il reste que Comme convenu accomplit quelque chose d'utile et d'honnête : mettre en image ce que vivent des milliers d'expatriés, d'entrepreneurs naïfs, de créatifs sous contrat asymétrique, sans que personne n'en parle vraiment. Camille Gévaudan dans Libération avait raison d'y voir un documentaire autant qu'une BD. Ceux qui ont apprécié California dreamin' de Pénélope Bagieu ou le Ce n'est pas toi que j'attendais de Fabien Toulmé (deux romans graphiques qui naviguent dans les mêmes eaux de l'autobiographie dessinée sans filet) y trouveront leur compte. On referme le tome avec l'envie immédiate d'enchaîner sur le second, ce qui est, après tout, la définition d'une bonne BD.
L'histoire, donc. Laurel et son mari Adrien, développeur de jeux mobiles, s'associent avec deux entrepreneurs pour fonder un studio de jeux vidéo dans la Silicon Valley, rebaptisé Boulax dans la BD, Pixowl dans la vraie vie. Direction San Francisco en 2013 avec leur fille Cerise, une valise, et leur chat Brume. Tout était prévu. Tout était, comme convenu, censé se dérouler à merveille. Le titre lui-même vient d'un e-mail reçu d'un associé annonçant une catastrophe par cette formule d'une politesse assassine ! Ce genre de détail qui dit tout sur le registre du livre : le cauchemar corporate raconté avec le sourire crispé de quelqu'un qui a survécu. Sur place, le couple découvre qu'il est sous la coupe de ses associés majoritaires, coincé par un visa investisseur qui leur interdit de travailler ailleurs, contraint de partager leur logement avec des stagiaires pour faire des économies sur les comptes de la boîte. Les deux associés, Joffrey et Luc dans la fiction, incarnent avec constance tout ce que le monde de la start-up peut produire de pire : le dirigisme de façade, le chantage financier souriant, la réunion inutile érigée en religion d'entreprise.
Le tout est narré avec le trait rond et légèrement enfantin que les lecteurs du blog connaissent bien. Ce graphisme cartoonesque a toujours été clivant : certains y voient une douceur attachante, d'autres une inadéquation avec la gravité du propos. Les deux camps ont leurs arguments. Personnellement, j'aurais parfois apprécié que le dessin se durcisse un peu quand le récit l'exige, mais il faut reconnaître que ce décalage entre la forme câline et le fond assez sombre finit par fonctionner comme un mécanisme de survie : c'est exactement le regard que porte Laurel sur ses propres déboires. La préface de Pénélope Bagieu, en trois planches, pose bien le ton : on est dans le témoignage sincère d'une auteure qui digère par le dessin, pas dans un pamphlet.
Et c'est là que le livre est le plus fort, et le plus fragile en même temps. Fort, parce que le vécu est palpable à chaque page : on ne fabrique pas ce niveau de tension domestique et professionnelle. La mécanique du feuilleton (les planches quotidiennes ont façonné le rythme) crée une vraie addiction narrative, un sentiment d'urgence à tourner les pages pour savoir si ça va finir par s'arranger. Les personnages secondaires (Brume le chat philosophe, les écureuils du jardin en grécistes de comptoir) apportent ce soupçon d'absurde qui empêche le livre de sombrer dans le misérabilisme. Fragile, en revanche, parce que Laurel est à la fois l'auteure, la narratrice et la victime de son histoire, et qu'elle ne fait aucun effort pour masquer cette accumulation de casquettes. Les antagonistes sont lisses comme des méchants de dessin animé : jamais une fissure, jamais une explication, jamais un doute sur leur malfaisance. C'est humainement compréhensible ; c'est narrativement un peu court. La vie réelle a rarement des salauds aussi bien calibrés, et les quelques rares lecteurs qui ont soulevé ce point n'ont pas complètement tort.
Il reste que Comme convenu accomplit quelque chose d'utile et d'honnête : mettre en image ce que vivent des milliers d'expatriés, d'entrepreneurs naïfs, de créatifs sous contrat asymétrique, sans que personne n'en parle vraiment. Camille Gévaudan dans Libération avait raison d'y voir un documentaire autant qu'une BD. Ceux qui ont apprécié California dreamin' de Pénélope Bagieu ou le Ce n'est pas toi que j'attendais de Fabien Toulmé (deux romans graphiques qui naviguent dans les mêmes eaux de l'autobiographie dessinée sans filet) y trouveront leur compte. On referme le tome avec l'envie immédiate d'enchaîner sur le second, ce qui est, après tout, la définition d'une bonne BD.
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