Comme convenu, tome 2
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Comme convenu, tome 2 se mérite. Pas au sens où il serait difficile d'accès — il se lit d'une traite, comme une série Netflix qu'on regarde jusqu'à se ruiner les yeux —, mais parce qu'il faut avoir traversé le premier tome pour en apprécier pleinement le poids. Et le poids, dans ce volume de clôture, est considérable.
Laurel — Laureline Duermaël de son vrai nom — n'est pas une inconnue dans le paysage franco-belge. On l'a découverte dans les pages de Spirou au début des années 2000, dans une rubrique à trois voix avec Mélaka et Cha. Elle a ensuite publié Le journal de Carmilla chez Vents d'ouest, travaillé chez Dargaud sur Marche ou rêve, tenu pendant des années le blog BD Un crayon dans le cœur, renommé ensuite sobrement Le blog de Laurel, qui forge sa réputation numérique. Comme convenu représente cependant quelque chose de fondamentalement différent dans sa bibliographie : une œuvre sans filet, auto-éditée, publiée planche par planche gratuitement sur son blog avant d'être financée sur Ulule. Le tome 1 avait déjà battu des records : 2 860 % de l'objectif atteint, 259 000 euros récoltés auprès de presque 8 000 contributeurs. Le tome 2 a fait encore mieux : l'objectif de 10 300 dollars a été dépassé en sept minutes. Sept minutes. C'est le temps qu'il faut pour lire cinq planches, et ça dit beaucoup sur la communauté que Laurel avait construite autour de cette histoire.
La préface de ce deuxième volume est signée Boulet : figure tutélaire du blog BD français, dont le style et la popularité ont pavé la route à toute une génération de dessinateurs numériques. Un parrainage symbolique cohérent, même si Boulet ne fait que confirmer ce que les lecteurs avaient déjà compris depuis des mois : cette histoire-là vaut le détour.
Le récit reprend exactement là où le premier tome s'était arrêté. Laurel, son compagnon Adrien et leur fille Cerise sont toujours coincés en Californie, dans les filets de l'entreprise Boulax, nom fictif masquant à peine Pixowl, le vrai studio derrière des jeux comme The sandbox et Doodle Grub. Leurs associés Joffrey et Luc (prénoms inventés pour des raisons évidentes, les dessins correspondant sans équivoque aux personnes réelles) continuent leur numéro de patrons toxiques : chantage, crises d'autorité, demandes irréalistes. Et surtout, il y a la carte verte : ce Graal administratif qui permettrait à la famille de travailler librement aux États-Unis et, théoriquement, de quitter enfin Boulax. En attendant, ils ne peuvent aller nulle part. Leur visa les y oblige. C'est un ressort narratif qui n'a rien d'artificiel : c'est juste la réalité kafkaïenne du système migratoire américain racontée de l'intérieur, et ça fait froid dans le dos.
Ce tome est nettement plus sombre que le premier. Laurel le reconnaissait elle-même dans ses interviews : là où le tome 1 conservait une énergie de découverte malgré les galères, celui-ci est celui de la désillusion assumée, de la boule au ventre permanente. Il s'intercale dans le récit quelques séquences qui débordent du cadre strictement entrepreneurial, notamment une dizaine de pages consacrées à l'attentat contre Charlie Hebdo de janvier 2015, à la réaction de Laurel et à la façon dont l'événement a été perçu depuis San Francisco. C'est l'une des parenthèses les plus réussies de l'album : sobre, juste, et rappelant qu'on suit des êtres humains complets, pas des personnages de roman d'entreprise.
Les respirations comiques sont assurées, comme dans le premier tome, par Brume le chat et par les écureuils du jardin, tous dotés de la parole, tous résolument du côté du lecteur. La formule fonctionne toujours. Dans un récit où la tension est parfois suffocante, une réplique assassine de Brume remplit exactement le même office que les intermèdes de Brazil ou les scènes de bureau dans The office : un moment de décompression qui permet de reprendre son souffle avant que ça redevienne insupportable.
Il faut être honnête sur les limites, cependant. Le principal reproche qu'on peut faire à Comme convenu — et il vaut pour les deux tomes — est son manichéisme très confortable. Joffrey et Luc sont des antagonistes d'une noirceur presque jouissive, et Laurel et Adrien sont les héros sans peur et sans reproches de leur propre épopée. On ne saura jamais ce que les « vrais Joffrey et Luc » pensent de cette version des faits, ni s'ils reconnaissent le récit. Laurel elle-même admettait, dans une interview accordée à French Morning, que certains lecteurs leur avaient fait remarquer qu'ils avaient parfois été naïfs. C'est à peu près la seule concession à l'autocritique dans 500 pages de BD. Ce n'est pas un défaut rédhibitoire (toute autobiographie à charge fonctionne sur ce principe, de Maus à L'aabe du futur), mais ça mérite d'être nommé.
Sur le plan graphique, le style de Laurel reste ce qu'il a toujours été : efficace, lisible, reconnaissable, avec une expressivité des visages et des corps qui sert bien la narration émotionnelle. Mais honnêtement, c'est du blog BD : un style pensé pour la publication quotidienne en ligne, et qui ne prétend pas être autre chose. Il manque la densité visuelle ou l'ambition plastique qu'on trouverait chez Bastien Vivès ou Émile Bravo. Pour quelqu'un qui vient chercher de la prouesse graphique, ce n'est pas ici. Pour quelqu'un qui vient chercher une histoire à laquelle croire : c'est exactement ici.
Comme convenu, tome 2 est une conclusion à la hauteur de sa mise en place. Elle ne réserve pas de twist, pas de rédemption spectaculaire des antagonistes, pas de justice poétique particulièrement satisfaisante… parce que la vie réelle n'en distribue généralement pas. Ce dénouement un peu frustrant, au fond, est peut-être la preuve que Laurel a tenu son contrat jusqu'au bout : raconter les choses telles qu'elles se sont passées, sans les arranger pour que ça ressemble à de la fiction. C'est courageux, et c'est suffisamment rare dans ce genre pour le signaler. Pas parfait. Mais sincère… et parfois, ça compte pour beaucoup.
Laurel — Laureline Duermaël de son vrai nom — n'est pas une inconnue dans le paysage franco-belge. On l'a découverte dans les pages de Spirou au début des années 2000, dans une rubrique à trois voix avec Mélaka et Cha. Elle a ensuite publié Le journal de Carmilla chez Vents d'ouest, travaillé chez Dargaud sur Marche ou rêve, tenu pendant des années le blog BD Un crayon dans le cœur, renommé ensuite sobrement Le blog de Laurel, qui forge sa réputation numérique. Comme convenu représente cependant quelque chose de fondamentalement différent dans sa bibliographie : une œuvre sans filet, auto-éditée, publiée planche par planche gratuitement sur son blog avant d'être financée sur Ulule. Le tome 1 avait déjà battu des records : 2 860 % de l'objectif atteint, 259 000 euros récoltés auprès de presque 8 000 contributeurs. Le tome 2 a fait encore mieux : l'objectif de 10 300 dollars a été dépassé en sept minutes. Sept minutes. C'est le temps qu'il faut pour lire cinq planches, et ça dit beaucoup sur la communauté que Laurel avait construite autour de cette histoire.
La préface de ce deuxième volume est signée Boulet : figure tutélaire du blog BD français, dont le style et la popularité ont pavé la route à toute une génération de dessinateurs numériques. Un parrainage symbolique cohérent, même si Boulet ne fait que confirmer ce que les lecteurs avaient déjà compris depuis des mois : cette histoire-là vaut le détour.
Le récit reprend exactement là où le premier tome s'était arrêté. Laurel, son compagnon Adrien et leur fille Cerise sont toujours coincés en Californie, dans les filets de l'entreprise Boulax, nom fictif masquant à peine Pixowl, le vrai studio derrière des jeux comme The sandbox et Doodle Grub. Leurs associés Joffrey et Luc (prénoms inventés pour des raisons évidentes, les dessins correspondant sans équivoque aux personnes réelles) continuent leur numéro de patrons toxiques : chantage, crises d'autorité, demandes irréalistes. Et surtout, il y a la carte verte : ce Graal administratif qui permettrait à la famille de travailler librement aux États-Unis et, théoriquement, de quitter enfin Boulax. En attendant, ils ne peuvent aller nulle part. Leur visa les y oblige. C'est un ressort narratif qui n'a rien d'artificiel : c'est juste la réalité kafkaïenne du système migratoire américain racontée de l'intérieur, et ça fait froid dans le dos.
Ce tome est nettement plus sombre que le premier. Laurel le reconnaissait elle-même dans ses interviews : là où le tome 1 conservait une énergie de découverte malgré les galères, celui-ci est celui de la désillusion assumée, de la boule au ventre permanente. Il s'intercale dans le récit quelques séquences qui débordent du cadre strictement entrepreneurial, notamment une dizaine de pages consacrées à l'attentat contre Charlie Hebdo de janvier 2015, à la réaction de Laurel et à la façon dont l'événement a été perçu depuis San Francisco. C'est l'une des parenthèses les plus réussies de l'album : sobre, juste, et rappelant qu'on suit des êtres humains complets, pas des personnages de roman d'entreprise.
Les respirations comiques sont assurées, comme dans le premier tome, par Brume le chat et par les écureuils du jardin, tous dotés de la parole, tous résolument du côté du lecteur. La formule fonctionne toujours. Dans un récit où la tension est parfois suffocante, une réplique assassine de Brume remplit exactement le même office que les intermèdes de Brazil ou les scènes de bureau dans The office : un moment de décompression qui permet de reprendre son souffle avant que ça redevienne insupportable.
Il faut être honnête sur les limites, cependant. Le principal reproche qu'on peut faire à Comme convenu — et il vaut pour les deux tomes — est son manichéisme très confortable. Joffrey et Luc sont des antagonistes d'une noirceur presque jouissive, et Laurel et Adrien sont les héros sans peur et sans reproches de leur propre épopée. On ne saura jamais ce que les « vrais Joffrey et Luc » pensent de cette version des faits, ni s'ils reconnaissent le récit. Laurel elle-même admettait, dans une interview accordée à French Morning, que certains lecteurs leur avaient fait remarquer qu'ils avaient parfois été naïfs. C'est à peu près la seule concession à l'autocritique dans 500 pages de BD. Ce n'est pas un défaut rédhibitoire (toute autobiographie à charge fonctionne sur ce principe, de Maus à L'aabe du futur), mais ça mérite d'être nommé.
Sur le plan graphique, le style de Laurel reste ce qu'il a toujours été : efficace, lisible, reconnaissable, avec une expressivité des visages et des corps qui sert bien la narration émotionnelle. Mais honnêtement, c'est du blog BD : un style pensé pour la publication quotidienne en ligne, et qui ne prétend pas être autre chose. Il manque la densité visuelle ou l'ambition plastique qu'on trouverait chez Bastien Vivès ou Émile Bravo. Pour quelqu'un qui vient chercher de la prouesse graphique, ce n'est pas ici. Pour quelqu'un qui vient chercher une histoire à laquelle croire : c'est exactement ici.
Comme convenu, tome 2 est une conclusion à la hauteur de sa mise en place. Elle ne réserve pas de twist, pas de rédemption spectaculaire des antagonistes, pas de justice poétique particulièrement satisfaisante… parce que la vie réelle n'en distribue généralement pas. Ce dénouement un peu frustrant, au fond, est peut-être la preuve que Laurel a tenu son contrat jusqu'au bout : raconter les choses telles qu'elles se sont passées, sans les arranger pour que ça ressemble à de la fiction. C'est courageux, et c'est suffisamment rare dans ce genre pour le signaler. Pas parfait. Mais sincère… et parfois, ça compte pour beaucoup.
Ma note77%
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