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· Julien   Lepage

Coke en stock
Hergé
1958

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Illustration de critique : Coke en stock
Hergé sort Coke en stock en 1958, alors qu'il est en pleine maîtrise de son art et à la tête d'un studio bien rodé. Dix-neuvième album des aventures de Tintin, cette histoire s'inscrit dans une période de maturité pour son auteur, qui multiplie les recherches documentaires et peaufine le style de la ligne claire. Pourtant, cet album donne le curieux sentiment d'un voyage à vide, d'une aventure qui ressasse plus qu'elle ne propose. Il marque aussi un retour à un rythme effréné, enchaînant les péripéties avec une rapidité parfois artificielle, comme si Hergé cherchait à retrouver l'énergie de ses débuts tout en la filtrant à travers un regard désabusé sur le monde.

Tout commence par une simple coïncidence : Tintin et le capitaine Haddock croisent Alcazar dans une rue de Bruxelles. Ce dernier laisse échapper un indice sur un trafic louche, et voilà nos héros embarqués dans une nouvelle affaire. Rapidement, les événements les conduisent au Khemed, un état imaginaire du Moyen-Orient, où l'émir Ben Kalish Ezab a été renversé par son rival Bab El Ehr. Sur place, Tintin découvre un sinistre trafic d'être humains orchestré par la compagnie Arabair et lié à l'infâme Rastapopoulos, ici déguisé en marquis di Gorgonzola. Enquête, course-poursuite, naufrage et intervention militaire américaine ponctuent cette histoire qui, sur le papier, a tout pour captiver.

Ce qui frappe d'abord, c'est l'accumulation de personnages secondaires issus des albums précédents. Alcazar, Dawson, Oliveira da Figueira, Muller, Allan, Castafiore, Rastapopoulos, Ben Kalish Ezab, Abdallah… Ils sont tous là, comme si Hergé avait voulu transformer Coke en stock en un best-of de son univers. Mais à trop vouloir réunir son casting, l'auteur donne parfois l'impression de recycler ses propres ficelles. Ces retours sont souvent gratuits, dépourvus de réelle justification scénaristique, et finissent par encombrer un récit qui aurait gagné à être plus resserré.

Le grand sujet de l'album, la traite des esclaves, aurait pu donner lieu à une aventure plus sombre et engagée. Mais Hergé semble se débattre avec un paradoxe : d'un côté, il veut dénoncer un fléau bien réel ; de l'autre, il s'adresse à un public jeune et doit maintenir une certaine légèreté. Il en résulte une histoire où la gravité du sujet est diluée par des gags répétitifs (Abdallah et ses farces, Haddock qui explose de colère à chaque page) et par un récit qui manque de réelle tension dramatique. La menace reste floue, et les méchants, s'ils sont nombreux, s'en sortent trop facilement.

L'album n'est cependant pas sans qualités. L'action maritime, en particulier la longue séquence à bord du Ramona, est haletante et rappelle les grands moments du Le Crabe aux pinces d'or. L'humour, bien que parfois forcé, fonctionne grâce à un Haddock en pleine forme, multipliant les jurons improbables et les colères burlesques. Graphiquement, Coke en stock est exemplaire : les décors sont fouillés, les navires parfaitement rendus, et les scènes d'action restent lisibles malgré l'abondance de détails. On sent qu'Hergé et son studio maîtrisent leur sujet, et chaque planche respire la rigueur documentaire.

Finalement, Coke en stock laisse une impression mitigée. L'album se lit avec plaisir, mais l'histoire ne décolle jamais vraiment. Son rythme effréné masque mal les faiblesses d'une intrigue qui enchaîne les rebondissements sans jamais donner une véritable direction à son récit. Hergé semble s'être laissé emporter par la volonté de convoquer tout son univers plutôt que d'élaborer une aventure forte en elle-même. Ce n'est pas un mauvais album, loin de là, mais il donne le sentiment d'une œuvre en pilotage automatique. Un bon divertissement, certes, mais loin des sommets de la série.
Ma note51%
Lu le 26 Septembre 2021


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