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· Julien   Lepage

La cité des anges
Brad Silberling
1997

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Illustration de critique : La cité des anges
Il y a des films que l'on aime sans pouvoir tout à fait expliquer pourquoi, et d'autres qu'on admire sans vraiment les aimer. La cité des anges appartient à une troisième catégorie, plus rare et plus frustrante : celle des œuvres qu'on aime sincèrement, tout en ayant conscience qu'elles sont passées à deux doigts de quelque chose de bien plus grand. Brad Silberling, dont le seul fait d'armes cinématographique à l'époque était le très sympathique, mais anecdotique Casper, s'attaque ici à un projet ambitieux avec Nicolas Cage et Meg Ryan en têtes d'affiche. Le pari n'était pas gagné d'avance.

Le film s'inscrit dans la filiation directe des Ailes du désir de Wim Wenders, dont il constitue un remake hollywoodien assumé, et c'est là que les choses se compliquent. Seth est un ange, invisible aux yeux des hommes, dont la mission est d'accompagner les mourants vers l'au-delà. Jusqu'au jour où, dans les couloirs d'un hôpital de Los Angeles, il croise Maggie Rice, chirurgienne brillante et matérialiste, que le destin laisse entr'ouverte à quelque chose qu'elle ne sait pas encore nommer. Entre eux naît une attraction impossible : lui sans corps, sans saveurs, sans frissons ; elle ancrée dans le réel, dans le sang et les salles d'opération. Tout le film se construit sur cette tension-là, et sur la question vertigineuse que pose le libre arbitre : est-on prêt à perdre l'éternité pour une vie humaine, avec tout ce qu'elle comporte d'éphémère et de douloureux ?

Le scénario de Dana Stevens reprend habilement la mécanique narrative du film de Wenders, en la rendant plus accessible, plus linéaire, mais aussi, soyons honnêtes, moins poétique. Ce qui était chez Wenders une méditation mélancolique sur la condition humaine devient ici une romance à suspense métaphysique. Ce n'est pas une trahison, c'est un choix. Et ce choix fonctionne, dans l'ensemble. On est dans un territoire proche de celui de Ghost : l'amour impossible entre deux êtres que tout sépare, la mort en toile de fond, la douceur teintée de tragédie. Et la comparaison n'est pas défavorable. Mais là où Ghost atteignait un équilibre presque parfait entre le romanesque et l'émotion brute, La cité des anges reste parfois en retrait, comme s'il hésitait à aller jusqu'au bout de ce qu'il est en train de construire. Les clichés ne manquent pas… l'héroïne qui roule à vélo les bras en croix dans la lumière dorée du matin n'a pas échappé au regard du spectateur en 1998, et ne lui échappe toujours pas aujourd'hui. Pourtant, ces facilités ne parviennent pas à ruiner le film, parce que la promesse qu'il tient reste suffisamment belle.

Seth est un personnage remarquablement bien construit pour ce qu'il est censé incarner : une créature hors du temps, hors du corps, qui regarde les humains avec une fascination à la fois tendre et décalée. Son évolution, de l'observateur céleste à l'être qui finit par choisir la chair et la douleur, est traitée avec une cohérence interne appréciable. Le fait que Silberling ait eu l'intelligence de ne pas en faire un personnage naïvement merveilleux aide beaucoup : Seth doute, il observe, il est parfois maladroit, et c'est précisément ce qui le rend attachant. Maggie, de son côté, est une femme crédible et bien écrite : une chirurgienne habitée par ses responsabilités, qui ne croit qu'à ce qu'elle peut toucher, mesurer, réparer. La dynamique entre les deux est le vrai moteur du film, et elle fonctionne. Ce qui manque, en revanche, c'est peut-être un peu plus de profondeur dans leurs échanges : on sent qu'on effleure quelque chose d'immense, mais le film n'ose pas tout à fait y plonger.

Sur le fond, La cité des anges pose des questions qui méritent mieux que le traitement qu'on leur réserve parfois dans le cinéma grand public. Qu'est-ce que l'expérience sensorielle du monde vaut comparée à l'éternité ? Peut-on renoncer à l'immortalité par amour, et si oui, est-ce de la sagesse ou de la folie ? Le film choisit de ne pas trancher, ce qui est à la fois sa force et sa limite. Il préfère la question à la réponse, ce qui lui confère une certaine honnêteté, mais prive parfois le spectateur d'une vraie catharsis. La fin, tragique, sèche, brutale dans sa rapidité, a divisé à l'époque. Personnellement, elle me semble juste sur le principe, mais peut-être trop expédiée pour provoquer la dévastation émotionnelle qu'elle visait. C'est là que le film frôle le chef-d'œuvre sans l'atteindre : on sent que tout était en place, que les ingrédients étaient réunis, et que quelque chose (une scène, une respiration, un grain de folie supplémentaire) aurait tout changé.

Du côté de la réalisation, Silberling s'en sort avec les honneurs. La photographie de John Seale est magnifique : les anges en manteaux noirs qui se rassemblent au bord de la mer au lever du Soleil, leurs silhouettes qui se nimbent progressivement de lumière dorée, comptent parmi les images les plus belles de la fin des années 90. Los Angeles n'est jamais aussi belle que quand elle est filmée depuis le ciel, et le film en profite. La bande originale mérite une mention spéciale : composée par Gabriel Yared et complétée par une sélection de chansons impeccable (U2, Sarah McLachlan, Peter Gabriel, Alanis Morissette, et surtout les Goo Goo Dolls avec Iris, écrite spécialement pour le film du point de vue du personnage de Seth) elle accompagne le film avec une élégance mélancolique qui lui va comme un gant. Et puisqu'on parle de la version française : la VF est ici d'une qualité remarquable, ce qui n'est pas toujours le cas dans ce genre de productions américaines. Elle épouse le ton du film avec une justesse qui mérite d'être signalée.

Nicolas Cage est impeccable. Il faut le dire sans détour, d'autant que l'acteur a tellement multiplié les écarts depuis lors qu'on oublie parfois à quel point il peut être habité quand un rôle lui correspond vraiment. Ici, il incarne Seth avec une retenue et une présence qui se font écho : il en dit beaucoup en faisant peu, ce qui est exactement ce que le rôle exige. À cette époque, il sortait d'une série de films d'action tonitruants (The rock, Les ailes de l'Enfer, Volte/Face) et ce changement de registre lui réussit pleinement. Meg Ryan est touchante : moins dans son registre habituel de comédie pétillante, plus vulnérable, plus intérieure. Elle n'est pas parfaite, mais elle est juste. Dennis Franz, dans le rôle de Nathaniel Messinger, l'ancien ange devenu humain, vole quelques scènes avec une simplicité désarmante : son personnage est le seul à vraiment nous faire sentir ce que ça peut bien faire de renoncer au ciel pour goûter une pêche. Andre Braugher, en ange compagnon de Seth, est sobre et efficace, et son sourire dans la dernière scène reste.

Au bout du compte, La cité des anges est un beau film, sincère, bien fabriqué, avec de vrais moments de grâce, et quelques autres où on aurait aimé qu'il prenne davantage de risques. On passe un bon moment, on est touché, parfois ému, mais on repart avec ce sentiment légèrement frustrant d'avoir côtoyé quelque chose qui aurait pu être inoubliable. Parfois, ça se joue à si peu de choses. Pour les amateurs du genre, c'est un passage obligé, à voir ou à revoir ; pour les autres, c'est une belle entrée en matière avant de se plonger dans Les ailes du désir, ou de redécouvrir Ghost avec un œil neuf.
Ma note61%
Vu le 29 Janvier 2026


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