Aller au contenu principal

· Julien   Lepage

La cité de la peur
Alain Berbérian
1994

Précédent
Suivant

Mode lecture activé pour faciliter la lecture des critiques longues.

Illustration de critique : La cité de la peur
Si le cinéma français des années 90 a pu parfois hésiter entre la farce trop appuyée et la comédie trop lisse, La cité de la peur, réalisé par Alain Berbérian, a su s'imposer comme un modèle du genre. Produit sous l'égide du trio Les Nuls, ce film est devenu culte par la force d'une écriture minutieusement absurde et d'un rythme comique inégalé. Aux côtés de Chantal Lauby, Dominique Farrugia et Alain Chabat, on retrouve une ribambelle d'acteurs venus donner corps à ce joyau de l'humour non-sensique : Gérard Darmon, Jean-Pierre Bacri, Tchéky Karyo, Daniel Gélin et même Eddy Mitchell, entièrement doublé à la bouche pour des raisons de budget.

L'intrigue se déroule à Cannes, en pleine effervescence du Festival du film. Odile Deray, attachée de presse, cherche à assurer la promotion de Red is dead, un film d'horreur de série Z dont personne n'a jamais entendu parler, et pour cause : il est catastrophique. Mais un mystérieux tueur commence à assassiner les projectionnistes du film en reproduisant les meurtres à l'écran. Flairant l'opportunité de faire parler d'elle, Odile fait venir à Cannes Simon Jeremi, l'acteur principal, un adulte à l'esprit enfantin, ainsi que son garde du corps, Serge Karamazov, homme aussi peu futé qu'efficace. S'ensuit une enquête absurde où se mêlent quiproquos, parodies de films cultes et une série de meurtres ponctués par des répliques légendaires.

Le scénario, s'il se moque allègrement des conventions du polar, ne s'embarrasse pas de cohérence. Chaque scène est une excuse pour une accumulation de gags, entre humour absurde, jeux de mots ridicules et références pop-culture disséminées avec un sens du timing implacable. L'ensemble fonctionne grâce à une écriture ciselée qui trouve le parfait équilibre entre hommage et parodie. Là où certaines comédies s'essoufflent en répétant les mêmes ressorts comiques, La cité de la peur évite la redite en variant les tons et les types d'humour. Rien que dans la mise en scène des meurtres, le film parvient à détourner les clichés des thrillers et du giallo pour leur insuffler une touche d'absurde qui fonctionne toujours trente ans après.

Les personnages sont des caricatures extrêmes, mais c'est précisément ce qui les rend mémorables. Odile Deray est une opportuniste prête à tout pour assurer la notoriété de son film, Simon Jeremi est un acteur lunaire qui ne comprend pas grand-chose à ce qui lui arrive, et Serge Karamazov, malgré son assurance et son regard perçant, est un garde du corps d'une incompétence confondante. Le commissaire Bialès, interprété par un Gérard Darmon en grande forme, oscille entre enquêteur zélé et cabotin de première classe, et chaque personnage secondaire — du politicien véreux aux projectionnistes sacrifiés — joue son rôle dans cette mécanique de l'absurde sans jamais tomber dans le surjeu fatiguant.

Au-delà de son humour débridé, le film fonctionne comme un miroir grotesque du milieu du cinéma et de ses excès. Le Festival de Cannes y est dépeint comme une foire aux vanités où tout est bon pour capter l'attention. Le monde du cinéma y est un microcosme où l'opportunisme prime sur le talent, et où même un tueur en série devient un levier marketing. La cité de la peur ne cherche pas à livrer un propos sérieux, mais son regard satirique reste pertinent, notamment dans sa façon de jouer avec les attentes du spectateur. À une époque où le cinéma français était en pleine mutation, entre blockbusters formatés et comédies dramatiques sociétales, le film des Nuls a choisi une voie radicalement différente : celle du grand n'importe quoi, mais du n'importe quoi parfaitement maîtrisé.

Visuellement, Alain Berbérian parvient à donner au film une esthétique soignée qui contraste avec le ton volontairement décalé. La photographie, signée Laurent Dailland, reprend les codes des thrillers avec ses jeux d'ombres et de lumières, tout en les détournant par des mises en scène volontairement excessives. La musique, composée par Philippe Chany, accompagne à merveille l'univers du film, entre thèmes de suspense grandiloquents et morceaux volontairement désuets. Quant aux effets spéciaux, s'ils sont minimalistes, ils participent à l'humour du film, notamment lors des scènes de meurtres où le gore est tourné en dérision.

Le casting est un autre atout indéniable. Alain Chabat incarne Serge Karamazov avec un mélange parfait de charisme et d'ineptie, Dominique Farrugia joue un Simon Jeremi aussi attendrissant que stupide, et Chantal Lauby campe une Odile Deray aussi calculatrice qu'hilarante. Gérard Darmon excelle dans son rôle du commissaire Bialès, enchaînant les moments de bravoure et les absurdités avec un flegme qui le rend irrésistible. Et puis il y a les guests : Jean-Pierre Bacri, Daniel Gélin, Eddy Mitchell ou encore Tchéky Karyo, qui viennent apporter une touche supplémentaire à ce joyeux délire.

Avec le temps, La cité de la peur est devenu bien plus qu'une simple comédie culte. Il est une référence absolue de l'humour absurde, un film qui traverse les générations en restant toujours aussi efficace. On pourrait dire que tout est affaire de nostalgie, mais la réalité est plus simple : quand un film est aussi drôle, aussi inventif et aussi bien rythmé, il ne vieillit pas. Chaque visionnage réserve de nouvelles trouvailles, et certaines répliques sont devenues des incontournables de la culture populaire française. Peu de films peuvent se vanter d'avoir autant marqué les esprits, et encore moins d'avoir donné envie à des générations entières de danser la Carioca.
Ma note84%
Vu le 13 Août 2012


Commentaires

Aucun commentaire pour l'instant. Soyez le premier !

Laisser un commentaire

Les commentaires sont modérés avant publication.