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· Julien   Lepage

Chérie, j'ai rétréci les gosses
Joe Johnston
1989

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Illustration de critique : Chérie, j'ai rétréci les gosses
Quand Joe Johnston, jeune cinéaste encore inconnu à l'époque, s'attaque à un scénario aussi loufoque qu'ambitieux, on est loin d'imaginer qu'il accouchera d'un petit classique générationnel. Et pourtant, avec Chérie, j'ai rétréci les gosses, Disney touche quelque chose de rare : cette capacité à parler à l'enfant qu'on a été, sans trahir l'adulte qu'on devient. Porté par un Rick Moranis au sommet de son art dans le rôle du savant lunaire Wayne Szalinski, le film nous embarque dans une aventure miniature qui, encore aujourd'hui, tient debout — parfois de justesse, mais avec une sincérité et un charme intact.

Le point de départ est simple, presque naïf : un scientifique amateur invente une machine à rétrécir, qui finit par fonctionner (malgré lui), réduisant ses enfants et ceux des voisins à la taille d'un grain de semoule. Jetés par erreur à la poubelle, ils doivent traverser le jardin familial pour retrouver leur taille normale. Sauf que le jardin, à leur échelle, devient un véritable monde hostile. Une jungle géante, peuplée de dangers absurdes : brins d'herbe infranchissables, gouttes d'eau mortelles, fourmis montures et scorpions carnassiers. On ne parle plus d'espace vert, mais d'un continent à explorer. Un périple épique de six millimètres de haut, mais aux enjeux gigantesques.

Le scénario, sans être un modèle de finesse, tient sur sa bonne idée de départ. Ça patine un peu par moments, notamment dans la résolution trop lisse et dans certaines péripéties qui semblent plaquées (la tondeuse, le scorpion). Mais dans l'ensemble, la narration fonctionne : les étapes sont bien rythmées, les séquences spectaculaires s'enchaînent, et surtout, l'aventure ne lâche jamais son fil rouge émotionnel. Chaque personnage a droit à son petit arc, ses prises de conscience, ses retrouvailles. C'est un film qui fait grandir — au sens propre comme au figuré.

Les personnages sont archétypaux, évidemment : le père génial, mais distrait, la mère inquiète, mais solide, les enfants cools, les voisins bourrus, le petit garçon qui pleure, le grand qui drague, tout est là. Mais ça marche. Chaque figure a sa place, et surtout, aucune n'est laissée sur le bord du chemin. Même la fourmi géante — surnommée affectueusement Mimi — devient un personnage à part entière. La scène de son sacrifice est sans doute l'une des plus marquantes pour toute une génération, preuve qu'on peut émouvoir avec peu de mots et beaucoup de cœur.

Le film ne se contente pas d'aligner les morceaux de bravoure : il dit quelque chose, discrètement, sur la famille, la responsabilité, la communication entre les générations. La technologie n'est pas diabolisée, mais interrogée : que se passe-t-il quand l'invention dépasse son créateur ? Et plus subtilement, que se passe-t-il quand les enfants deviennent enfin visibles aux yeux de leurs parents ? Réduits à une taille microscopique, ils prennent paradoxalement toute la place dans la vie de ces adultes débordés. Il faut parfois perdre quelque chose pour comprendre sa valeur — c'est un vieux thème, mais il est traité ici avec une certaine fraîcheur.

Techniquement, Johnston livre un travail remarquable. Le film a beau dater de 1989, beaucoup d'effets tiennent encore la route. Les décors géants sont bluffants, les illusions d'optique bien pensées, les bruitages minutieusement amplifiés pour traduire l'échelle des enfants. Et il faut le dire : mieux vaut mille maquettes et un soupçon de stop motion qu'un excès d'effets numériques sans âme. Le jardin filmé comme un territoire sauvage, la goutte d'eau comme un obus, la céréale comme un trésor… Ce regard sur le quotidien qui devient féérique, c'est aussi ça le cinéma. Et on sent que Johnston, futur réalisateur de Jurassic park 3 et Jumanji, avait déjà cette science du grand spectacle domestique.

Du côté du casting, rien à redire. Moranis est parfait dans son registre : lunatique, mais attendrissant, drôle sans cabotiner. Il incarne ce père dépassé, mais profondément aimant, qui finira par devenir le héros de ses propres enfants. Les gamins sont tous crédibles, expressifs, jamais insupportables. Mention spéciale au duo Nick/Ron dont l'amitié improbable donne lieu à plusieurs séquences savoureuses. Et même les seconds rôles, comme le père bourru des voisins, trouvent leur moment de vérité. C'est un casting simple, mais très bien dirigé.

Ce que j'en garde, au fond, c'est ce sentiment d'émerveillement. Ce film, je l'ai vu enfant, je l'ai revu adulte, et malgré le vernis un peu passé de certains effets ou le schéma narratif attendu, il conserve une magie propre. Il appartient à cette catégorie rare de films familiaux qui prennent au sérieux l'imaginaire des enfants sans le condescendre. Il est drôle, inventif, généreux, et parvient à transmettre une leçon de vie sans faire la leçon. À ranger aux côtés de Retour vers le futur et Les Goonies : ces œuvres qui, au-delà de leur époque, restent profondément vivantes.
Ma note89%
Vu le 10 Novembre 2009


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