Aller au contenu principal

· Julien   Lepage

Les copains d'abord
Lawrence Kasdan
1983

Précédent
Suivant

Mode lecture activé pour faciliter la lecture des critiques longues.

Illustration de critique : Les copains d'abord
En 1983, Lawrence Kasdan délaisse temporairement les blockbusters qu'il a co-scénarisés pour George Lucas et Steven Spielberg pour s'attaquer à un projet plus intimiste : Les copains d'abord. Après le succès de La fièvre au corps, le réalisateur rassemble un casting d'exception avec Glenn Close, Kevin Kline, William Hurt, Jeff Goldblum, Tom Berenger, JoBeth Williams, Mary Kay Place et Meg Tilly pour explorer les désillusions de la génération baby-boom. L'attente était considérable autour de ce film choral qui promettait de dresser le portrait d'une génération en pleine crise existentielle.

Le pitch semble pourtant tenir la route : huit anciens camarades de l'Université du Michigan se retrouvent pour les obsèques d'Alex, l'un de leurs amis qui s'est suicidé. Ce qui devait être de simples funérailles se transforme en week-end de retrouvailles forcées dans la maison d'Harold et Sarah en Caroline du Sud. Entre les souvenirs de leurs années d'activisme estudiantin et la réalité de leurs vies d'adultes embourgeoisés, chacun va devoir affronter ses compromissions et ses renoncements. Sam est devenu une star de série télé, Michael écrit pour un magazine people, Meg est avocate et désespère de trouver l'amour, Nick deale de la drogue pour oublier ses traumatismes du Vietnam, tandis que Karen joue les épouses modèles en banlieue.

Sur le papier, Kasdan et sa co-scénariste Barbara Benedek tiennent un sujet en or, d'autant que le projet était semi-autobiographique pour le réalisateur qui s'inspirait de son expérience à la Eugene V. Debs Cooperative House de l'Université du Michigan. Mais l'exécution trahit rapidement les ambitions du départ. Le scénario multiplie les situations convenues et les dialogues formatés, comme si Kasdan avait lu un manuel sur « comment écrire un film de génération ». Chaque personnage incarne un archétype si prévisible qu'on anticipe ses répliques trois scènes à l'avance. Le fameux « film de potes » version années 80 trouve ici ses lettres de noblesse, certes, mais aussi ses premières rides. Avant que Kenneth Branagh ne revisite le genre avec Peter's friends dans les années 90, puis Guillaume Canet avec Les petits mouchoirs plus récemment, Kasdan pose les codes d'un sous-genre qui oscillera toujours entre émotion sincère et complaisance bourgeoise.

Le plus frustrant reste sans doute la galerie de personnages, pourtant portée par des acteurs de premier plan. Chacun d'eux semble figé dans sa fonction narrative : Harold le businessman qui a « réussi », Sarah la femme médecin tiraillée entre carrière et maternité, Nick l'éternel rebelle désabusé... On a beau chercher la complexité, la nuance, on ne trouve que des types sociologiques soigneusement étiquetés. Le personnage fantôme d'Alex cristallise d'ailleurs cette approche schématique : il fallait bien un catalyseur tragique pour réunir tout ce beau monde, et le suicide de l'ami idéaliste fait parfaitement l'affaire. D'ailleurs, Kevin Costner, qui incarnait Alex dans des flashbacks finalement coupés au montage, n'apparaît que comme cadavre dans le cercueil ; une décision de Kasdan qui se sentait si coupable qu'il écrivit spécialement un rôle pour l'acteur dans Silverado.

Thématiquement, le film se veut une réflexion sur la trahison des idéaux de mai 68 et l'embourgeoisement de la contre-culture. Kasdan explore avec une certaine justesse cette génération qui a troqué ses rêves révolutionnaires contre un pavillon de banlieue et un SUV. Le « big chill » du titre original désigne bien ce refroidissement des ardeurs militantes, cette résignation face au « système » qu'on prétendait abattre. Mais le propos, malgré sa pertinence sociologique, souffre d'un manque cruel de mordant. Là où il faudrait de la férocité, on trouve de la mélancolie ; là où il faudrait de l'ironie grinçante, on a droit à des apitoiements complaisants. Le film préfère caresser sa génération dans le sens du poil plutôt que de la confronter à ses contradictions.

Techniquement, Kasdan livre une réalisation propre, mais sans relief particulier. Après l'expressionnisme marqué de La fièvre au corps, il opte ici pour une mise en scène plus sage, adaptée à son film de chambre. La photographie de John Bailey privilégie la douceur, les tons chauds de cette Caroline du Sud automnale où se déroule l'action. Seule véritable réussite technique : la bande-son, compilée par Meg Kasdan, l'épouse du réalisateur. Les tubes soul et rock des années 60-70 (des Temptations à Marvin Gaye en passant par les Rolling Stones) fonctionnent comme une madeleine de Proust collective, rappelant avec nostalgie l'époque où ces personnages avaient encore des convictions. L'idée d'utiliser I heard it through the grapevine pour l'ouverture, venue à Meg Kasdan en écoutant une cassette de Marvin Gaye, reste d'ailleurs l'un des rares éclairs de génie du film.

Heureusement, le casting sauve en partie les meubles. Glenn Close, dans son deuxième rôle au cinéma, confirme déjà son immense talent avec une Sarah déchirée entre culpabilité et désir de maternité. Kevin Kline, qui voulait initialement le rôle plus drôle de Michael finalement attribué à Goldblum, compose un Harold touchant, malgré son côté businessman repenti. William Hurt, fraîchement auréolé de son succès dans La fièvre au corps, donne une belle mélancolie au personnage de Nick, même si le rôle du dealer traumatisé par le Vietnam frôle parfois la caricature. Mary Kay Place tire son épingle du jeu en avocate célibataire désespérée, apportant les quelques moments d'humour véritable du film. Mention spéciale au doublage français qui, il faut le reconnaître, parvient à sublimer des dialogues parfois laborieux dans la version originale.

Mais, malgré ces qualités indéniables et ce casting de rêve qui avait répété ensemble pendant un mois entier pour parfaire la cohésion du groupe, Les copains d'abord n'échappe pas à son problème fondamental : il est d'un ennui mortel. Sous ses dehors de comédie dramatique sophistiquée se cache un pensum bourgeois qui prend ses états d'âme de quinquagénaires privilégiés pour le nombril du monde. Quand Phoebe Cates, venue auditionner pour le rôle finalement attribué à Meg Tilly, rencontra Kevin Kline sur ce plateau, elle ne se doutait pas qu'elle assisterait à la naissance d'un mariage durable, mais aussi d'un film qui vieillirait assez mal. Car si le plaisir est parfois au rendez-vous, notamment grâce à la musique et à quelques scènes bien senties, l'ensemble souffre d'une complaisance et d'une lenteur qui rendent l'expérience franchement pénible. Pour qui cherche un vrai regard sur les désillusions générationnelles, on conseillera plutôt Return of the Secaucus 7 de John Sayles, modèle avoué de Kasdan, mais infiniment plus incisif et authentique.
Ma note28%
Vu le 14 Juillet 2025


Commentaires

Aucun commentaire pour l'instant. Soyez le premier !

Laisser un commentaire

Les commentaires sont modérés avant publication.