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· Julien   Lepage

Dragon ball Z : le robot des glaces
Daisuke Nishio
1990

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Illustration de critique : Dragon ball Z : le robot des glaces
Mars 1990. La Toei Anime Fair bat son plein dans les salles japonaises, et Daisuke Nishio, déjà aux commandes de la série télévisée, signe en l'espace de quelques semaines son deuxième long métrage d'animation consécutif tiré de la franchise Dragon ball Z. Deux films la même année, le même réalisateur, le même scénariste Takao Koyama, la même musique signée Shunsuke Kikuchi. Un rythme de production qui ferait pâlir Roger Corman lui-même. On était en droit d'espérer mieux que le premier opus, À la poursuite de Garlic, déjà décevant. On en repart avec un sentiment mitigé, oscillant entre l'attachement indulgent du fan et le froncement de sourcil du spectateur lucide.

L'intrigue, présentée sous le titre japonais Kono yo de ichiban tsuyoi yatsu soit, littéralement, « L'être le plus fort du monde », n'a donc à l'origine rien à voir avec un quelconque robot des glaces, titre inventé par le distributeur français avec une belle économie d'imagination. Le fond de l'affaire : le docteur Koshim, assistant dévoué d'un génie scientifique disparu, le docteur Willow, rassemble les sept boules de cristal pour invoquer Shenron et libérer le cerveau de son maître, conservé depuis cinquante ans dans un laboratoire enfoui sous les glaces du pôle Nord. Ledit cerveau, logé dans une machine tentaculaire, a un projet simple : trouver le guerrier le plus puissant de la Terre pour y transplanter son intelligence supérieure. Tortue Géniale, d'abord désigné comme la cible, laisse vite la place à Piccolo, puis à Son Gokū. Le décor est planté, les enjeux sont clairs, et tout le monde peut aller se faire enlever dans la bonne humeur.

Le problème du scénario n'est pas tant sa simplicité (les films Dragon ball ont toujours assumé une structure en forme d'aller-retour entre kidnapping et combat final) que son manque flagrant de rigueur interne. Koyama livre ici un script truffé d'incohérences qui agacent dès qu'on connaît un peu la série : Piccolo devrait être mort à cette période, tué par Nappa, et Goku devrait s'entraîner au royaume des morts auprès de Maître Kaiō. Un flashback présent dans le film montre pourtant Piccolo protégeant Gohan contre les Saïyens, ce qui suppose que les événements se déroulent après la saga Saïyen… mais alors comment Goku est-il là, en pleine forme, avec le kanji de Kaiō dans le dos ? Les trous sont béants, et la production n'a manifestement pas jugé utile de les colmater. L'excuse officielle (ces OAV se déroulent dans une « réalité alternative ») est moins une explication qu'un aveu. Notons tout de même une idée qui se démarque du format habituel : le villain n'est pas un extraterrestre venu conquérir la Terre, mais un humain, un savant fou terrien, ce qui tranche avec les habitudes de la franchise à cette époque.

Les personnages, eux, ne bénéficient d'aucun développement digne de ce nom, ce qui n'est pas une surprise dans un format de cinquante-neuf minutes conçu pour un public de dix ans en pleine excitation festive. Son Gokū reste Son Gokū : naïf, surpuissant, généreux jusqu'à l'ingénuité. Piccolo, contrôlé mentalement, offre une opposition intéressante avec son rival de toujours, et leur affrontement forcé constitue l'un des rares moments où le film trouve un semblant d'émotion. La vraie surprise vient de Tortue Géniale, qui combat ici pour la première fois dans un film de la saga : une anomalie qui ne se reproduira pas avant La résurrection de « F », vingt-cinq ans plus tard. Le voir se battre, aussi inefficacement soit-il, procure un plaisir inattendu. Quant au docteur Willow lui-même, cerveau flottant dans un bocal géant, il souffre d'un déficit de charisme rédhibitoire. On est loin de la menace organique et viscérale d'un Freezer, dont la saga commence à peine dans la série TV au même moment.

À bien y regarder, le film ne s'intéresse pas vraiment à ses propres thèmes. L'idée du savant qui rejette les limites du corps au profit de la pure intelligence (une obsession transhumaniste avant l'heure, qui rappelle vaguement le Docteur Jivago du cerveau ou, plus modestement, les expériences du Docteur Moreau) aurait pu être creusée. Elle ne l'est pas. Willow veut un corps parce qu'il veut régner sur le monde, point. Le film est incapable de transformer son postulat de départ en quelque chose qui interroge, même superficiellement, la nature de la conscience ou de l'humanité. C'est dommage, parce que la franchise Dragon ball Z n'est pas étrangère à ces questionnements : C-16 ou Cell, quelques années plus tard dans la série, le prouveront. Ici, tout reste à la surface, dans une sorte de neutralité thématique qui ne choque ni ne dérange.

Sur le plan de la réalisation, Nishio fait le travail sans y mettre de flamme particulière. L'animation est correcte pour 1990, avec des angles de caméra plus dynamiques que dans la série télévisée et une qualité graphique légèrement supérieure… la norme pour les productions cinéma de la Toei. Les séquences de combat au corps à corps sont les plus réussies, d'ailleurs plus nombreuses ici que dans la série, où les charges de ki et les postures interminables occupent l'essentiel du temps. La bande-son de Kikuchi est fidèle à ce qu'elle a toujours été : efficace, répétitive, rassurante comme un vieux tatami. Le générique d'ouverture, avec sa J-Pop kitsch entêtante, résume bien l'esprit du projet : une entreprise de divertissement sans prétention, assumant son côté produit de consommation. En revanche, les sbires du docteur Willow, créatures guerrières censées impressionner, sont des Saibaimen à peine maquillés ; réutilisation de designs existants qui trahit les contraintes budgétaires et temporelles d'une production expédiée.

La version française mérite une mention spéciale, pour les mauvaises raisons. Le doublage de l'époque accumule les maladresses, dont une réplique devenue légendaire dans les cercles de fans : Gokū, prisonnier dans la glace, déclare avec un sérieux imperturbable que « la glace m'empêche de… nager ». On ne sait pas si c'est de la traduction approximative ou une réécriture inspirée, mais le résultat est involontairement comique. Les voix françaises, Patrick Borg en tête, font ce qu'elles peuvent avec un matériau qui ne leur facilite pas la tâche, et l'ensemble sonne parfois comme un épisode enregistré un vendredi après-midi, juste avant le week-end.

Le robot des glaces est un film à réserver aux fans inconditionnels de la franchise, ceux qui trouvent du plaisir à retrouver des personnages familiers dans des aventures parallèles, sans trop se soucier de cohérence ou d'ambition. Pour les autres, il reste une curiosité d'époque, un témoignage de l'industrie anime de 1990 dans ce qu'elle a de plus formaté, de plus pressé et de plus commercial. Pas un désastre (les combats se regardent, Tortue Géniale amuse, la dynamique Gokū/Piccolo fonctionne toujours), mais assurément pas un film qui mérite qu'on le cherche.
Ma note45%
Vu le 18 Septembre 2015


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