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· Julien   Lepage

Dragon ball Z : le combat fratricide
Daisuke Nishio
1990

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Illustration de critique : Dragon ball Z : le combat fratricide
Sorti en juillet 1990 dans le cadre de la Toei Anime Fair, un événement collectif sobrement baptisé « Akira Toriyama World », ce troisième film Dragon ball Z signé Daisuke Nishio arrivait avec la pression tranquille de ceux qui savent que leur public sera là de toute façon. Les fans de la franchise, déjà acquis à la cause depuis les premières aventures de Son Gokū, n'avaient pas besoin d'être convaincus. Ils voulaient du spectacle, des Saiyans et des cris. Sur ce point précis, le film tient partiellement ses promesses. Sur les autres, c'est plus compliqué.

L'histoire débute avec une certaine douceur, presque surprenante pour un film de la saga. Gohan, Krilin, Bulma et Oolong profitent d'un paisible séjour en camping lorsqu'un incendie de forêt éclate, provoqué en réalité par la sonde d'un Saiyan renégat nommé Tullece (référence à « lettuce », la laitue, et donc sans aucun rapport avec Thalès !). Ce dernier, qui ressemble trait pour trait à Son Gokū, et ce n'est pas un hasard : Toei Animation l'a conçu comme le miroir sombre du héros, la version de Kakarotto qui n'aurait jamais reçu le coup sur la tête. Leur ressemblance est expliquée par le faits que les Saiyans inférieurs ont des traits similaires… et pas du tout par le fait qu'ils sont frères, comme le laissait supposer le titre VF, particulièrement trompeur ! Tullece, donc, débarque sur Terre avec son escouade de pirates interstellaires, le « Crusher Corps », pour y planter l'Arbre Sacré, une plante cosmique qui absorbe l'énergie vitale d'une planète entière pour produire des fruits conférant une puissance démesurée. Les héros, alertés par le Kaïo du Nord, convergent vers la menace. Batailles s'ensuivent. Gokū finit par lancer un genkidama. Rideau.

Le scénario, signé Takao Koyama, a le mérite d'une certaine originalité de surface. L'Arbre Sacré est une idée visuellement forte, presque poétique dans sa cruauté : une plante géante qui vide lentement une planète de sa substance pour nourrir la vanité d'un seul homme. C'est du bon Carpentien cosmique, version shōnen. Il y a même, dans les premières minutes, une tentative de message écologique inattendue : les héros utilisent les boules de cristal non pas pour ressusciter un guerrier, mais pour redonner vie à une forêt et à ses animaux ; ce qui tranche avec le brutalisme habituel de la franchise. Le problème, c'est que cette idée prometteuse est expédiée en guise de générique d'ouverture, avant d'être complètement oubliée au profit de la castagne. Le film amorce quelque chose de différent, puis se ravise et redevient exactement ce qu'il était censé être : un enchaînement de bagarres.

Et c'est là que le bât blesse. La structure narrative de ce Combat fratricide est celle de tous les films DBZ de l'époque, sans exception : une menace atterrit sur Terre, les combattants secondaires se font massacrer les uns après les autres pour démontrer la puissance du méchant, Gokū intervient, perd, se relève, gagne. Nishio ne cherche pas à subvertir le genre, mais la répétition finit par peser. Piccolo, Yamcha, Tenshinhan, Chaozu : tous sont là, tous combattent, tous servent essentiellement de punching-balls narratifs. Pour un spectateur de 2015 rodé aux structures scénaristiques des films d'animation, la mécanique est un peu trop visible.

Tullece, justement, mérite qu'on s'y attarde. C'est un villain qui aurait pu être grand. Son concept est fascinant : il représente ce que Gokū aurait été sans son amnésie, sans son éducation terrienne, sans Son Gohan adoptif. Il est l'écho sombre du héros, son possible passé. Il comprend parfaitement la différence entre le bien et le mal… et s'en fiche souverainement. Il y a dans ce personnage la matière d'un antagoniste véritablement troublant, d'un face-à-face existentiel entre deux versants d'une même identité. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle, dans la version japonaise, Masako Nozawa double les deux personnages — Gokū et Tullece — dans la même scène, jouant à la fois le héros et son double maléfique avec la même voix teintée de nuances différentes. Un choix de mise en scène sonore rare et courageux, que la plupart des doublages étrangers ont d'ailleurs abandonné. Malheureusement, le film n'exploite jamais vraiment la profondeur de ce miroir. Tullece reste en surface, efficace, mais peu développé, un méchant de luxe réduit à fonction de boss de fin de niveau.

Thématiquement, le film joue sur deux tableaux. Il y a ce sous-texte sur l'identité saiyan (qu'est-ce qui fait de Gokū un héros plutôt qu'un conquérant ?) et une réflexion sur la nature contre l'éducation, assez dans l'air du temps pour une œuvre de 1990 portée par les débats de la culture populaire japonaise de l'époque. Mais il y a aussi cette dimension écologique déjà évoquée, sincère dans son intention, maladroite dans son exécution. En 1990, le Japon traversait une période de prise de conscience environnementale, et l'image d'un arbre-parasite qui vide la Terre de sa substance résonne avec les inquiétudes de l'époque d'une façon qui ne semble pas totalement involontaire. En 2015, ça passe plutôt bien, même si ça manque de mordant.

Techniquement, le film est au-dessus de la série télévisée de façon notable. L'animation est plus fluide, les couleurs plus riches, les chorégraphies de combat plus lisibles. C'était d'ailleurs si frappant que l'essentiel des plans du générique de la série elle-même (celui que des millions de téléspectateurs français ont vu défiler des dizaines de fois) est directement extrait de ce film. Une forme d'hommage involontaire à la qualité de sa réalisation. La bande originale de Shunsuke Kikuchi fait le travail sans jamais vraiment s'élever au-dessus de lui, et le générique d'ouverture inédit (une rareté pour les films de la saga) donne au film une identité propre qu'on lui reconnaît volontiers.

Du côté des voix, la version française portée par Patrick Borg dans le rôle de Gokū et Philippe Ariotti est celle que la majorité du public hexagonal a connue, et elle tient la route avec la solidité habituelle du doublage de l'époque. Sans surprise, sans génie. La version originale offre, on l'a dit, quelque chose de plus subtil avec Masako Nozawa, dont la capacité à moduler la même voix en deux tempéraments opposés est un vrai tour de force qu'on ne mesure vraiment qu'à la réécoute attentive.

Le combat fratricide est un film qui fait correctement son travail, sans jamais vraiment tenir les promesses que son concept laissait entrevoir. Il divertit, il anime, il offre quelques séquences mémorables (la transformation forcée de Gohan en Ōzaru est un bon moment de tension), mais il passe à côté de sa propre profondeur avec une désinvolture presque irritante. Les fans de la première heure y trouveront leur compte, les autres passeront un moment agréable sans en garder grand-chose.
Ma note60%
Vu le 9 Novembre 2015


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