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· Julien   Lepage

Des fleurs pour Algernon (2006)
David Delrieux
2006

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Illustration de critique : Des fleurs pour Algernon (2006)
Le roman de Daniel Keyes est l'un de ces chefs-d'œuvre de la littérature populaire qui résistent farouchement à toute tentative d'adaptation. Des fleurs pour Algernon, publié en 1966, a pourtant inspiré pas moins de sept déclinaisons cinématographiques ou télévisuelles depuis sa parution — dont le mémorable Charly de Ralph Nelson en 1968, qui valut à Cliff Robertson l'Oscar du meilleur acteur. C'est donc en terrain balisé, et sous haute pression littéraire, que débarque en 2006 ce téléfilm franco-suisse signé David Delrieux, avec Julien Boisselier dans le rôle central et Hélène de Fougerolles à ses côtés. Diffusé le 15 novembre 2006 sur les antennes francophones, l'objet s'annonce ambitieux. Il le sera beaucoup moins qu'espéré. L'intrigue suit Charles, jeune homme atteint de déficience intellectuelle, employé comme agent d'entretien dans un lycée. Deux chercheurs lui proposent de participer à une expérience déjà conduite avec succès sur Algernon, une souris de laboratoire : un traitement expérimental susceptible de décupler ses capacités cognitives. Charlie accepte. Son QI explose, il apprend à lire, à écrire, découvre la musique et l'amour avec Alice, sa professeure de piano, sans jamais lui révéler son passé. Mais lorsqu'il observe le déclin d'Algernon, il comprend que sa propre régression est inévitable. Le dilemme final — continuer le traitement ou redevenir celui qu'il était — constitue le cœur émotionnel et éthique du récit. Le problème, c'est que tout le sel du roman tient dans sa forme, pas dans son fond. Daniel Keyes racontait l'histoire à la première personne, à travers les « comptes rendus de progrès » de Charlie lui-même : la langue évoluait avec l'intelligence du personnage, maladroite et trouée au début, puis précise, sophistiquée, douloureusement lucide. Cette narration intérieure était irremplaçable. Elle donnait au lecteur un accès direct à une conscience en train de se transformer, et c'est précisément ce que le cinéma peine à restituer sans artifice. David Delrieux et sa scénariste Anne Giafferi ont choisi le chemin de la sobriété — un euphémisme pour dire qu'ils ont opté pour le minimum syndical. Le film adopte un point de vue extérieur classique, sans voix off, sans procédé formel particulier, content de filmer les événements dans l'ordre où ils se produisent. Ce qui était vertigineux sur la page devient plat sur l'écran. Charlie, en tant que personnage, est pourtant l'un des plus beaux défis d'écriture que la SF ait produit : un être dont l'identité se reconstruit en accéléré, qui redécouvre son passé avec les yeux de son futur, et qui perd progressivement ce qu'il croyait avoir gagné. Dans le roman, cette trajectoire est bouleversante parce qu'elle est racontée de l'intérieur. À l'écran, le personnage du Charlie intelligent pose un problème d'empathie que le scénario ne résout jamais vraiment. Plus il gagne en QI, plus il devient cassant, arrogant, insupportable — ce qui est cohérent avec le propos, mais qui exige une écriture fine pour qu'on continue de l'aimer malgré tout. Ici, le scénario ne lui en donne pas les moyens. Les thèmes soulevés restent néanmoins puissants : le regard de la société sur le handicap, la question éthique de l'expérimentation sur des sujets vulnérables, la dissociation entre intelligence et développement affectif. Charlie devient « intelligent » mais reste émotionnellement un enfant, incapable de décoder ce que ses nouvelles capacités analytiques ne peuvent pas combler. C'est là que le film touche juste, en pointant cette asymétrie tragique entre le cerveau et le cœur. Mais le traitement reste superficiel, effleurant des questions que le roman creusait avec une profondeur redoutable. La réalisation, elle, ne cherche pas à masquer sa nature de téléfilm. La photographie est fonctionnelle, jamais inspirée. La mise en scène privilégie les plans serrés et les champs-contrechamps sans prise de risque visuelle. La bande-son suit docilement les émotions sans jamais les précéder. C'est propre, honnête, et oubliable. On est loin du travail de Ralph Nelson, qui avait su trouver un équivalent cinématographique à l'écriture de Daniel Keyes. Ici, rien ne transcende le cahier des charges du téléfilm du mercredi soir. Ce qui sauve partiellement l'ensemble, c'est Julien Boisselier. Dans la première partie du film, il est remarquable. Son Charlie simple — maladroit, sincère, débordant d'un désir pathétique d'être aimé — est d'une justesse touchante. Il ne surjoue pas, ne force pas le pathos, et c'est précisément pour ça que ça marche. Malheureusement, à mesure que Charlie gagne en intelligence, la performance perd en intensité. L'acteur semble moins à l'aise avec ce versant du personnage, et l'arrogance progressive de Charlie devient difficile à suivre faute d'être suffisamment nuancée. Le reste du casting — Hélène de Fougerolles, Marianne Basler, Frédéric van den Driessche — se montre convenable sans jamais sortir du lot. Olivier Perrier, habitué des seconds rôles discrets et efficaces, s'en tire un peu mieux que les autres. Mais globalement, les personnages secondaires restent à la surface, fonctionnels, sans relief, à l'image du téléfilm qui les contient. Au bout du compte, Des fleurs pour Algernon version 2006 est une adaptation honnête et sans génie d'un roman qui en débordait. Pour ceux qui n'ont pas lu Daniel Keyes, ce sera peut-être une entrée en matière acceptable, un récit touchant porté par un acteur principal solide dans sa première moitié. Pour les autres, ceux qui ont en tête la langue évolutive de Charlie, ses fautes d'orthographe qui disparaissent page après page, sa lucidité finale si déchirante — le film ne pourra que raviver le souvenir du livre en le dénaturant. Ceux qui veulent retrouver quelque chose de l'esprit de l'original auront plus de chance en (re)lisant le roman, ou en cherchant Charly de 1968. Ce téléfilm-ci, lui, restera sagement dans son couloir.
Ma note48%
Vu le 20 Octobre 2023


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